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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 21:38

Ce texte est une conférence prononcée lors de Journées dédiées à l'usage du bois, autrefois et aujourd'hui. Son caractère oral lui a été conservé.

 

« Aller au bois », sous ce titre qui se veut une invitation à rejoindre la forêt, je voudrai vous présenter quelques flashs au sujet de l’exploitation forestière, dans notre région, au cours des siècles passés. Nous parlerons plus longuement du travail du bois tel qu’il était pratiqué par les agriculteurs tarins dans le cadre général de la civilisation agropastorale, mais je voudrai commencer par rappeler le lien qui unit notre région à la forêt et ensuite dire quelques mots de l’utilisation industrielle du bois au cours des différentes périodes, un usage que l’on oublie un peu.

Le mot "Savoie" est un terme qui a une déjà longue histoire. La première version que l’on en trouve est le terme « Sapaudia ». La Sapaudia est le territoire alpin sur lequel s’installent les Burgondes. Ce n’est pas l’actuel territoire savoyard puisque le premier pays Burgonde va du Leman à l’Aar, près du lac de Constance. Mais c’est bien ce terme qui est à l’origine de « Savoie ». Que signifie-t-il ? « Sapa » signifie « sapin », la Sapaudia c’est donc le pays des sapins. Le mot a ensuite dérivé en « Saboia », « Sabaudia », pour arriver à « Savoie ».
Ce qui a le plus frappé les anciens et ce qui leur a permis de qualifier notre espace c'est cette présence forestière. En parlant du «  sapin », signalons d'ailleurs que les romains en exploitèrent une ressource en exportant outre monts la résine de sapin qui était appréciée pour la fabrication des torches.

Voyons maintenant quelques usages industriels de la forêt en nos contrées.
Les Alpes sont relativement riches en gisement de cuivre. Cela a permis le développement de la civilisation de Remedello à l’âge justement dit du cuivre.  Le plus célèbre représentant de cette civilisation est aujourd’hui le fameux Otzi mais n’oublions pas que tout près d’ici, à Fontaine le Puits, un siècle avant la découverte d’Otzi, avait été retrouvée la tombe de l’un de ses compatriotes sans doute, lui aussi, prospecteur de cuivre.  Mais l’âge du cuivre fut de courte durée laissant place à l’âge du bronze où nous retrouvons de nombreux sites alpins et plus particulièrement savoyards. Vous savez que le bronze est un alliage de cuivre et d’étain. On a dit que le cuivre était bien présent par contre les Alpes sont pauvres en étain. On pense que l’étain travaillé venait de Cornouailles ou des plaines danubiennes. Cela nous montre que l’on ne nous a pas attendu, ni pour inventer les transports sur de longues distances, ni pour créer un espace économique européen.
Ce qui est le plus intéressant lorsque l’on a suffisamment d’éléments archéologiques pour affiner la connaissance de cette période, c’est de se rendre compte que l’on ne fabriquait pas nécessairement le bronze à proximité des gisements de cuivre. Il y avait donc un transport long de l’étain et un transport sur une plus courte distance du cuivre. Pourquoi cela ? Avec du cuivre et de l’étain on n’a pas directement du bronze, il faut un troisième élément indispensable, c’est le combustible qui va permettre la fusion, et le combustible à cette époque c’est le bois. C’est donc à proximité des espaces qui étaient alors fortement boisé que l’on retrouve nos vestiges témoignant de la fabrication du bronze. Lorsque l’on sait que pour fabriquer 1 kilo de bronze, il faut environ un mètre cube de bois, on voit que si l’on a beaucoup fabriqué chez nous, cela est beaucoup plus l'effet de l’abondance en combustible que de la présence du cuivre.

Evoquons maintenant un autre produit qui était autrefois une véritable richesse : le sel.
Pendant plusieurs siècles, Moûtiers a été un centre prospère et la cité s’est trouvée au point de départ d’un important commerce salin.
L'eau salée utilisée provenait de Salins. Le plus vieux document faisant mention des Salines de Moûtiers est de 1449. C'est surtout après 1560 que le duc Emmanuel-Philibert en fit un véritable établissement industriel.
Le franciscain Jacques Fodéré dans sa Narration historique et topographique des convens de l’ordre saint François (Lyon 1619) nous a laissé la description suivante de l’activité moûtiéraine : « Ce qui a été inventé de singulier et remarquable à Moûtiers de notre temps, est qu’il s’y fait du sel en la plaine qui est entre la Cité et la rivière de Doron ; au moyen d’une fontaine d’eau salée, qui a  sa source au pied d’un rocher, environ une demie lieue française, loin de ladite ville, à un village qui je crois à cette occasion être nommé Salins. L’eau de cette fontaine est puisée par une grande roue, environnée et garnie de seaux et faite de la sorte qu’une femme, ou un enfant, cheminant doucement dans celle-ci, la fait virer et à mesure qu’elle va tournant et virant, les seilles se remplissent dans la fontaine et se vident en haut dans une auge, et de là, l’eau s’en va par canaux et larges galeries en ladite prairie dans lesquels l’eau entre, et va de l’une à l’autre des ces galeries, lesquelles sont garnies d’une grande quantité de claies de pailles suspendues contre lesquelles on jette ladite eau plusieurs fois le jour, avec des pelles creuses, afin que l’alun demeure pris et agglutiné contre la paille et après que l’eau est bien purifiée, elle s’en va depuis la dernière galerie tomber dans les chaudières où étant bien cuite, elle se convertit en sel aussi blanc que neige qui s’y fait si abondamment que tout le pays en est fourni et assez à vil prix ».   
Outre une description précise du mécanisme, le texte est précieux pour nous dire la qualité et l'abondance de ce sel de Moûtiers. 

A partir de 1730, sous la direction d’un ingénieur allemand, le baron de Beust, cinq bâtiments de graduation furent construits et, à proximité, cinq ateliers de cuite. Après la période de l'occupation espagnole (1742-1749), quatre ingénieurs, Castelli, Capellini, Rivaz et de Buttet, jouèrent un rôle essentiel pour le développement de l’établissement moûtiérain, tout en construisant une canalisation acheminant le surplus d’eau salée jusqu'à Conflans où fut installée une seconde saline. La production a atteint en 1765, 27 554 quintaux (quintal de Tarentaise = 37 kg), soit plus de 1 000 tonnes.
Le territoire occupé par les Salines royales était assez impressionnant puisqu’il allait de l’actuelle Place des Victoires au confluent de l’Isère et du Doron et, du nord vers le sud, de l’Isère à l’actuelle rue des Belleville ; un bâtiment ayant également été construit à l’extrémité du Faubourg de la Madeleine.
Cette exploitation n’aurait pu fonctionner sans le bois et du bois en abondance qui permettait d’amener et de maintenir à température ces immenses chaudières. Le bois est d’ailleurs l’une des raisons non négligeables qui expliquent la deuxième saline à Conflans. A cette époque, l’on aurait très bien pu agrandir à Moûtiers même. On a préféré une solution compliquée avec le transport de l’eau et les pertes que cela pouvait occasionner mais cela permettait d’utiliser une nouvelle source forestière, on peut sans doute penser à des bois venant du Beaufortain.
Mais vint un moment où l’on n'entend plus que des cris d’alarme : les salines étaient en train de ruiner certaines forêts ; les besoins ne permettaient plus à certaines forêts de se reconstituer normalement.
Heureusement pour la forêt tarine, parmi les ingénieurs cités, de Buttet, mit au point un système qui a permis d’économiser ce bois. Le système de Buttet consista à élever l’eau au sommet de piliers dont il nous reste quelques survivants. L’eau était filtrée en passant au travers de fagots de branchages et, ensuite, elle coulait très lentement le long de cordages, entraînant le phénomène bien connu de la cristallisation. On pouvait alors racler les cordes pour en extraire le sel.

Au 19ème siècle, les salines restaient encore la plus grosse entreprise moûtiéraine en employant 100 à 120 personnes, dont 25 à « gages fixes », sous le contrôle d'un directeur et d'un inspecteur général.
La Savoie devenue française, les salines moûtiéraines subirent la concurrence des Salines du Midi et la production fut arrêtée en 1866 entraînant la ruine des bâtiments. Il ne reste aujourd’hui que quelques piliers, témoins de cette industrie séculaire.

Voilà deux aspects qui montrent que le bois a eu des utilisations industrielles non négligeables dans notre Tarentaise d’autrefois.

Venons-en  maintenant à cette civilisation rurale que l’on peut caractériser par trois points :
- elle est agropastorale,
- elle vise à l’autosuffisance,
- elle est donc nécessairement une polyculture ou plus globalement encore une poly - exploitation de tous les étages alpins.

Prenons un village situé à une altitude d’environ 1 000 mètres, les exemples sont nombreux.
Le fond de vallée sera consacré à la vigne côté adret et aux vergers côté envers. Puis l’on aura une première forêt de feuillus que vont venir trouer les prés les plus éloignés du village. Autour de celui-ci, un maillage cultivé dense avec jardins, champs et prés. A nouveau la forêt, feuillus et puis résineux. La montagnette vient ensuite avant de laisser place aux alpages.
Dans un tel paysage, le bois est important. Des documents sont là pour le dire.
Le plus vieux document écrit concernant la Tarentaise (c’est le plus vieux document écrit conservé en Savoie), est l’acte qui donne à l’archevêque le titre de comte de Tarentaise. Puis viennent les premiers documents communautaires qui concernent, soit le diocèse et les paroisses, soit la communauté urbaine de Moûtiers (affranchissement de 1278). Les documents concernant les communautés rurales sont généralement plus tardifs et l’un des plus anciens, si ce n’est le plus ancien, est le Règlement de la communauté des Allues, un document de 1390.
Le but de ce document est de définir précisément le régime forestier et pastoral ; on y définit, en particulier, d’une manière extrêmement scrupuleuse les usages du bois.  Ce point occupe plus de la moitié du document qui, dactylographié, est tout de même un document d’une dizaine de pages. Il est d’autant plus intéressant qu’il est rédigé en latin par un notaire qui enregistre ce que disent les communiers qui parlent en franco-provençal. C’est donc aussi un précieux document linguistique.
On connaît la richesse de la cembraie alluétaise. A la fin du 14ème siècle, il y a déjà des articles qui visent à protéger l’arole, bois à usage noble, pour que l’on ne l’utilise pas à n’importe quelle fin. C’est bien l’état d’esprit qui préside à ce document : une bonne connaissance des distinctions entre bois et donc des multiples usages et, surtout, un respect de la forêt : s’adapter à son rythme de manière à veiller à son renouvellement.

 
Si le bois est tout à la fois abondant et précieux, bien présent et pourtant à ne pas dilapider c’est qu’il est omniprésent. Je liste quelques usages mais j’en oublie sans doute beaucoup :
- le bois est le combustible par excellence pour le chauffage (à l’exception d’un peu de bouse de vache séchée ou d’un peu de charbon lorsque cela est possible comme par exemple à Saint Martin de Belleville),
- Le bois est un élément de construction même si la Tarentaise, contrairement à ce que croient certains architectes qui travaillent aujourd’hui dans les stations de ski, même si l’habitat tarin – surtout dans les hautes vallées, est d’abord caractérisé par la pierre. Mais le bois est suffisamment présent qu’il s’agisse du mantelage aéré en planches qui entoure la partie haute. La ventilation permanente est ainsi assurée. Des balcons en encorbellement appelés «galeries» font partie intégrante de l'habitat et génèrent des espaces supplémentaires de séchage, à l'air libre et au soleil. Le pignon supérieur est toujours ouvert ; les pièces de charpente forment des fermes qui s'adaptent à l'espace vide.
- Le bois est omniprésent dans la maison : les meubles n’y sont pas légions mais ils sont tous en bois (tables et tabourets, lits et berceaux, coffres et armoires).
- Le bois permet la réalisation de multiples ustensiles : vaisselles (pensons à l’argenterie des Bauges), tonnelets ou tonneaux, outils permettant de travailler le lait (baratte, plaques et moules à beurre, faisselles,  cercles à fromages). Il faudrait encore recenser tous les outils de bois qu’ils soient agricoles ou ménagers tels le rouet. 
- N’oublions pas que le bois sert aussi directement à l’élevage puisque chaque année on va aller faire « les feuilles », c’est-à-dire ébrancher avec le goyet les planes, frênes, noisetiers et érables pour l’alimentation des chèvres et des moutons.
- Rappelons aussi que le bois entre en des cycles longs de recyclage. Un bel exemple est celui qui consiste à utiliser le bois pour le chauffage. Il y a forcément un résidu que sont les cendres. Avec celle-ci vous n’avez plus qu’à faire la lessive. Votre lessive ne vous coûte rien et elle est garantie sans phosphate.
- Je m’étais promis de finir cette liste bien incomplète par un mauvais jeu de mot en disant que le bois permet enfin de déclarer sa flamme. Le mariage approchant, il fallait ferrer la future épouse, c’est-à-dire lui offrir les biaux, les bijoux d’argent ou d’or. Mais le futur avait déjà offert quelques menus objets de bois, parfois bien modestes mais qu’il avait lui-même fabriqué : quenouilles, boîtes à ouvrages, etc.

Une dernière remarque : après l’ouverture du Musée des Arts et Traditions Populaires à Paris, des équipes sont venus enquêter dans les différentes provinces françaises à la fin des années 30 ou pendant la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce qu’ils découvrent en Tarentaise ? Il y a un rapport intéressant qui parle du savoir-faire d’individus qui sont pourtant des non spécialistes. Les enquêteurs remarquent que quasiment dans chaque ferme il y a un établi, on y trouve des ciseaux à bois, des rabots, galères et autres varlopes et que chacun est capable de réaliser une foule de petits objets, voire même quelques meubles.
Cela montre bien – et ce sera ma conclusion – que chez nous le bois est une passion et une tradition. Si des journées comme celles qui viennent d’être organisées sont là pour nous dire que tout cela a encore un bel avenir, ces quelques mots n’avaient pour but que de montrer que tout cela a des racines.

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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