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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 21:55

Mai 1956, la Quatrième République a un peu plus de 10 ans, elle a déjà connu 22 gouvernements jusqu'à celui de Guy Mollet.  400 000 soldats français sont en Algérie en cette même année. Un mouvement a pris de l'importance en France : l'Union de défense des commerçants et artisans (UDCA).

 

L'Union de défense des commerçants et artisans (UDCA) est un syndicat professionnel français d'inspiration corporatiste fondé par Pierre Poujade en 1953 à Saint-Céré (Lot), dont le symbole est le coq gaulois

udca.JPGL'UDCA prend la tête d'une révolte de petits commerçants contre le fisc et ses agents, accusés de constituer une « Gestapo fiscale », s'opposant à la hausse de la fiscalité frappant les petits commerçants, à l'intensification des contrôles fiscaux décidée par Pierre Mendès France et surtout à la loi votée par le parlement à l'initiative du gouvernement qui autorisait l'emprisonnement de tout citoyen s'opposant à un contrôle. L'UDCA s'étend très rapidement dans une France rurale qui se désertifie et reste à l'écart de la croissance dans ce qui fut les « Trente Glorieuses ».

Elle connut son plus grand succès dans le contexte déprimé et déliquescent des dernières années de la IVe République, avec jusqu'à 450 000 cotisants dans les années 1955-1956 et près de 5 000 élus consulaires et sociaux. Dans sa version électorale, l'Union et fraternité française (UFF), elle réalise une stupéfiante percée électorale aux élections législatives françaises de 1956 où elle obtient 2,4 millions de suffrages (11,6 %) et 52 députés (dont 11 furent invalidés) à l'Assemblée nationale.

En mars 1956, une directive du ministère des Finances énonce : « La loi fiscale doit être appliquée. Nous ne pouvons envisager de mesure de clémence tant que se poursuivent les mouvements d'opposition fiscale ». 

 

A Moutiers, deux hommes étaient des cadres locaux de l'UDCA : Mr Grandgirard, pharmacien Square de la Liberté et Mr Chateau, électricien. Le premier est président départemental de l'UDCA, le second est président pour le canton de Moûtiers.

Tout commence à Chamoux, le 07 octobre 1955. Ce jour là, un commerçant de Chamoux doit subir un contrôle fiscal. Grandgirard est présent avec d'autres membres du mouvement et ils s'opposent au contrôle. Nouveau contrôle le 26 octobre, nouvelle opposition. Grandgirad est convoqué en correctionnelle, condamné à 40 000 francs d'amende et 10 000 francs de dommages et intérêts à verser à l'administration fiscale. Avec les frais inhérents, en janvier 1956, le percepteur réclame à Grangirard la somme de 98 657 francs [en 1956, le SMIC mensuel est de 21 924 francs]. Grangirard refuse de payer.

Les choses vont prendre une tournure plus radicale en avril 1956, le 19 plus précisément. Un huissier se présente chez les Grandgirard pour saisir une 2 cv Citroën qui, après saisie, serait donc mise en vente aux enchères pour régler la dette impayée à ce jour. La directive du ministère des Finances, du mois précédent, explique cela, d'autant plus que Grandgirard est président départemental et que l'on cherche à faire un exemple.

Un détail d'une grande importance a cependant été négligé : la 2 cv appartient à Madame Grandgirard et les époux Grandgirard sont mariés sous le régime de la séparation de biens. L'huissier n'a donc aucun droit sur ce véhicule, ce qui lui est signifié, et ce qui est signifié au percepteur, par courrier.

 

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On peut s'interroger à ce point sur deux choses : pourquoi avoir voulu saisir ce véhicule sachant qu'une saisie sur le compte en banque aurait pu être faite d'autant plus qu'une 2 cv à cette époque valait plus de 200 000 francs. On va donc saisir un bien de 200 000 francs pour régler une dette de moins de 100 000 francs. Pourquoi ensuite avoir commis cette erreur de vouloir saisir un bien qui n'appartenait pas en propre à Grandgirard ?

La seule réponse est la volonté de faire entrer dans le rang l'UDCA savoyarde en la personne de son président et pour cela de ne pas hésiter à prendre des mesures spectaculaires.


Malgré que l'huissier et le percepteur aient été informés, le vendredi 11 mai 1956, alors que Grandgirard est chez son collègue, président cantonal, Clément Château, madame Grandgirard téléphone à son époux pour l'avertir que l'huissier est à nouveau présent et qu'il est accompagné d'un peloton de gendarmes mobiles. Il faut insister sur le fait que les gendarmes de la Brigade territoriale ne seront en rien dans la suite des événements mais que ce sont des mobiles qui ont été spécialement détachés à Moûtiers sous les ordres d'un capitaine.

Pendant que Grandgirard rejoint le Square de la Liberté, Château alerte quelques commerçants et artisans qui se rendent à leur tour sur cette place moûtiéraine. Ils se rendent rapidement compte que le peloton de gendarmerie est constitué de militaires casqués, l'arme au pied. Quelques moûtiérains se couchent devant l'automobile mais la force armée réussit à s'en emparer et la 2 cv est conduite dans la gendarmerie de Moûtiers toute proche.

 

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La nouvelle se répand vite dans Moûtiers, la plupart des commerçants ferment leurs boutiques et c'est un attroupement de 300 à 500 personnes qui se forme devant la gendarmerie (300 est le nombre donné par le Préfet de la Savoie ; 500 celui avancé par l'UDCA).

Pendant ce temps Grandgirard et Maître Sureau se rendent au Tribunal. Le juge et le procureur consultés conviennent que la saisie est illégale. Autour de la gendarmerie, la foule est toujours là et, vers 18 heures, sous la pression de celle-ci, le portail qui donne accès à la cour cède. Des manifestants entrent dans cette cour. Sur ordre du capitaine, c'est alors une attaque violente, d'abord à coup de crosse sur les manifestants et ensuite avec des jets de grenades lacrymogènes.

Pourquoi cette soudaine violence ? Les arguments qui seront mis-en-avant par les forces de l'ordre reposent sur la violation d'une enceinte militaire - les forces de l'ordre ayant dans ce cas le devoir de riposter sans sommation et par l'usage, si nécessaire, de toute arme à leur disposition. Il a également été avancé qu'il y aurait eu des jets de projectiles de la part des manifestants ; un point n'ayant cependant pas été éclairci : ces jets de projectiles précédèrent-ils ou suivirent-ils la charge militaire ?

Ironie du sort, au moment de ces combats, parvenait l'ordre de restituer le véhicule saisi.

Huit hommes furent plus particulièrement blessés, parmi eux le boulanger Vianney ou bien Joseph Bardassier, le capitaine "Lauzière" de l'Armée secrète, ainsi que son fils, et Antoine Bergeri, plâtrier, qui fut le plus sévèrement atteint. Tous souffraient en particulier de violentes brûlures oculaires et d'intoxications dues aux gaz lacrymogènes ( bromacétate d’éthyle). Quant à Madame Grandgirard, elle avait reçu de sévères coups de crosse au visage.

La plupart des blessés put sortir rapidement de l'hôpital, quant à Antoine Bergeri, après une courte hospitalisation, il fut reconduit chez lui mais le visage défiguré et les poumons brûlés. Le dimanche 13 mai, il devait être conduit sur les Hôpitaux lyonnais, mais avant d'avoir pu quitter Moûtiers, il devait décéder vers 22 heures.


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Antoine Bergeri

 

Le mardi 15 mai, le Conseil général de la Savoie était réuni en session ordinaire. La question de "l'affaire de Moûtiers" fut posée. C'est le préfet qui répondit, coupant court à tout débat, par la version officielle : les forces de l'ordre avaient fait ce qu'elles devaient faire face à des manifestants et que, même "si la mort brutale d'un citoyen était navrante", l'affaire ne prêtait pas à discussion.


Le mercredi 16 mai eurent lieux les funérailles d'Antoine Bergeri. Né le 16 mai 1916, il aurait dû fêter ses 40 ans ce jour là.

De 10 heures à 11 heures, la totalité des commerces moûtiérains fut fermée. En solidarité, il en fut de même dans d'autres communes. On estime qu'à Chambéry environ 50 % des commerces fermèrent.

Le cortège partit de la Place Aristide Briand où la famille résidait. En tête, la fanfare de Moûtiers dont Antoine Bergeri fut l'un des musiciens. Autour du cercueil, quatre artisans moûtiérains et six députés UFF. Derrière la famille, une cinquantaine de porteurs de gerbes, des fleurs étant venues de toute part ; puis, Pierre Poujade et le bureau national de l'UDCA, les autres parlementaires UFF ceints de leur écharpe tricolore.

 

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Après la messe en la cathédrale, le cortège reprit en direction du cimetière. On a estimé à 3 000 le nombre des personnes présentes.

 

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Au cimetière, Clément Château au nom de l'UDCA de Savoie et de la Chambre de Commerce et d'Industrie devait faire l'éloge du défunt. Puis ce fut le député de Saône-et-Loire, Vahé, président du groupe parlementaire UFF, au nom de Pierre Poujade et de l'UDCA nationale.

 

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Les honneurs funèbres rendues, un cortège toujours aussi impressionnant quittait le cimetière en direction du Square de la Liberté.

 

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C'est devant la pharmacie Grandgirard, à proximité de la gendarmerie, que Pierre Poujade devait prendre la parole devant les moûtiérains et tous les membres de l'UDCA venus pour cette sépulture, en particulier les responsables départementaux et les députés.

 

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Sepulture-Antoine-Bergeri.JPG

 

C'est par le chant de la Marseillaise que la foule se sépara.

 

10 mois, jour pour jour, après le 11 mai 1956, jour de "l'affaire de Moûtiers", devait naître un neveu d'Antoine Bergeri. En souvenir de cet oncle qu'il na pu connaître, son deuxième prénom fut Antoine.

 


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Published by musee-moutiers - dans Archives photographiques
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