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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 00:09

La création des alpages

Les alpages, ou les montagnes comme l’on disait souvent, sous-entendant par ce terme, les montagnes à fromage, se sont surtout développés, en Tarentaise, au moyen âge pendant lequel on a pratiqué l’essartage, c’est-à-dire, le débroussaillage de la pelouse alpine afin d’enlever les arcosses (aulnes ou vernes).
Les ordres monastiques, en particulier les cisterciens de l’abbaye de Tamié, jouèrent un rôle essentiel dans ce travail, à partir du XIIeme siècle. Mais il importe surtout de souligner le rôle des communautés locales : les communiers, grâce aux alpages, apprirent à gérer un bien commun, un fruit commun, donnant, au fil des siècles, sa physionomie à la montagne savoyarde.
 

Après plus de huit siècles d’un incessant labeur, notre époque risque d’en sonner le glas : lorsque la pelouse alpine n’est plus entretenue, les arcosses envahissent à nouveau le paysage et, en certains lieux, il ne restera bientôt plus rien de ces espaces patiemment conquis par les hommes.

 

La pelouse alpine

Le citadin sait ce qu’est une belle pelouse, que ce soit celle du Stade de France, de son terrain de golf préféré ou celle qu’il entretient patiemment, y consacrant son week-end, autour de son habitation. Trois opérations au moins sont nécessaires : arroser, fouler et tondre.
En ce qui concerne la pelouse alpine, c’est la même chose, seules les dimensions changent (les alpages couvrent actuellement environ 670 000 hectares dans les Alpes françaises).
Cette pelouse est fragile. L’irrigation s’y fait naturellement mais autrefois elle était aidée par de nombreux biefs que les paysans entretenaient. La pelouse était foulée par les troupeaux permettant ainsi aux touffes d’être plus fortes et plus denses. Enfin, ces mêmes troupeaux, jouaient un rôle essentiel en broutant l’herbe. Si l’herbe n’est ni broutée, ni tondue, la tige va s’allonger et devient de la paille, rigide et morte.
L’abandon des alpages pose donc un problème essentiel : des paysages dessinés par l’homme il y a environ huit siècles redeviennent une lande stérile. La lande alpine, qui en de nombreux endroits remplace progressivement la pelouse, c’est un maquis, vite impénétrable d’aulnes verts (les arcosses), de broussailles de rhododendrons et de genévriers et de hautes herbes de type rumex.
Tout cela accélère l’érosion et facilite les avalanches. Surtout, c’est la podzolisation du sol (par un processus d’acidification et de lessivage, le sol devient stérile avec un aspect cendreux).
Même si d’autres choix sont aujourd’hui faits dans les Alpes, en particulier le développement de l’activité touristique, on se rend compte des conséquences néfastes de l’abandon de la pelouse alpine : randonnées difficiles en été dans ce maquis et entraves à la pratique du ski en hiver.
La pelouse alpine est donc le fruit du travail combiné de la nature, de l’homme et de l’animal. C’est un équilibre auquel on a pu parvenir et qui peut être facilement rompu.

 

Le départ pour l’alpage

Quelques jours avant le départ, des hommes du village ont inspecté et remédié à l’état des chemins afin que le bétail puisse passer aisément.
Sur le bât des mulets, on entasse le chaudron, les seilles dans lesquelles sera récolté le lait, les différents seaux en bois ou en métal, la baratte, des couvertures, un peu de linge et du sel pour les bêtes.
Le cortège est composé des vaches, génisses et mogeons. Quelques chèvres capricieuses peuvent constituer l’arrière-garde. On emmène aussi quelques cochons qui seront nourris à l’alpage avec le résidu du petit-lait.
Les vaches ont, suspendue à leur cou, une cloche tenue par un large collier de cuir, parfois orné de clous de cuivre. S’il s’agit de petites cloches en bronze, au son clair, ce sont des clarines. Les grosses cloches d’acier, en forme elliptique, sont les carrons.
Arrivée au premier chalet, on allume le feu, on aère, on nettoie la poussière de l’hiver et on fauche l’herbe à proximité de l’habitat.
Pendant ce temps, les vaches font, ou refont, connaissance avec la pelouse alpine, débutant un festin de cent jours, avant le retour dans les vallées.

 

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" Sur le bât des mulets, on entasse le chaudron" 

 

Au plus tard à la saint Michel (29 septembre), les animaux avaient quitté les alpages. Ils séjournaient encore quelques jours, selon les conditions atmosphériques, dans les montagnettes où chaque propriétaire s’occupait de ses propres bêtes.
Mais certaines vaches reprenaient plus rapidement le chemin de la vallée, ce sont celles qui étaient destinées a être vendues lors des grandes foires qui se tenaient au début du mois de septembre. Ces jours là, les propriétaires tarins, portant la blouse bleue, se rendaient avec les animaux à vendre soit à Bourg Saint Maurice, soit à Moûtiers, où avaient lieu les foires les plus importantes.

 

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Foire de la Croix de Moûtiers, septembre 1904

 

La gestion de l’alpage

Quelques alpages appartenaient à des particuliers, mais, la plupart, étaient communautaires.
La communauté rurale d’autrefois ne correspond pas nécessairement aux limites actuelles des communes. Le plus souvent, chaque hameau avait son autonomie et ses propriétés. La gestion communautaire était assurée par le travail des procureurs de la communauté. Ce mode de gestion introduisit très tôt des habitudes démocratiques, chacun pouvant profiter du bien commun tout en devant participer à son exploitation ; d’où l’institution, par exemple, de corvées qui, dans ce système, n’étaient pas des contraintes au service d’un seigneur mais la participation de tous à l’entretien du bien commun.
Deux grands principes ont guidé ce mode de vie :
- « mettre les bêtes ensemble à la montagne afin de profiter d’un fruit commun ». C’est-à-dire se simplifier la tâche en faisant que tous ne soient pas obligés d’être présents à tout moment et augmenter la production par cette concentration du bétail. Ceci permettant d’obtenir une production de fromage dont les bénéfices étaient ensuite répartis entre tous, au prorata du lait produit.
-  « Avoir le souci de la conservation des montagnes et des pauvres gens du lieu ». Entretenir les alpages c’était défendre le bien communautaire et, par cela, permettre à tous d’en disposer, ce qui n’était pas possible là où n’existait que la propriété privée.

Le mode de gestion des alpages représentait donc bien plus qu’un ensemble de moyens techniques, c’était, avant tout, une conception sociale communautaire qui a fait des paysans de Savoie, des acteurs de leur destin.


Les hommes de l’alpage

Chaque année, la communauté élisait des procureurs ou mandataires qui devaient assurer la gestion de l’alpage : organiser les corvées, recruter le personnel, organiser la pesée du lait afin de savoir la part qui reviendrait à chacun, vendre, en fin de saison, les produits – les fruits communs – de l’alpage et, enfin, répartir les bénéfices et les charges au prorata des bêtes mises à l’alpage.
Le responsable, sur le terrain, de l’alpage était le fruitier (grevué), responsable de la fabrication du gruyère (la grevir) qui, en Tarentaise, est bien sûr le beaufort. De nombreux fruitiers, qui œuvrèrent dans les alpages de Savoie, vinrent de Suisse. Par la suite des écoles fruitières furent créées, en particulier à Bourg Saint Maurice.  Le fruitier avait deux aides : le séracier (séraché) et le renfort (ranfor). Ces trois hommes travaillaient dans les différents chalets d’alpage (arbé) et avaient la responsabilité de la fabrication du beaufort, du sérac et du beurre. Dans certains alpages, il était de tradition que le séracier soit … une séracière, qui assurait également la cuisine dans ce monde masculin.
Autre personnage important : le gouverneur (governu). Son rôle consistait dans le transport des meules de beaufort entre les arbé et la cave (kova) où il s’occupait du travail d’affinage de celles-ci.
Pour la garde des troupeaux et la traite, il y avait généralement trois bergers ; l’un d’entre eux avait la responsabilité de ces tâches (le premier bergerlo grou berdjé). Les deux autres bergers étaient le plus souvent des adolescents (14-17 ans). Un quatrième homme, le pachonnier (pachnué), pouvait aider à la traite et assurait le transport du lait entre les pachonnées (le lieu où se déroulait la traite) et les arbé. Il avait également la responsabilité de préparer les piquets (pachons) auxquels les animaux étaient attachés et de répandre le fumier afin d’entretenir la pelouse alpine.
L’équipe était enfin complétée par le boutché : aidé par un ou deux mulets, il assurait le transport des piquets, du bois pour le chauffage, des meules. C’est également lui qui assurait les transports entre l’alpage et le village pour le ravitaillement ou le courrier. Il servait donc de relais entre ces alpages et la société villageoise.

Lorsque des gros travaux nécessitaient une présence humaine plus importante (préparation de l’alpage, réparations, transport de matériels), des sociétaires étaient désignés par les procureurs. Chacun devait fournir une demi-journée ou une journée de travail par bête à l’alpage.

 

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La pesée
 

Selon les villages, c’est le 22 juillet (sainte Madeleine) ou le 25 juillet (saint Jacques) ou le dimanche le plus proche, qu’avait lieu la pesée. Pour savoir ce qui reviendrait à chaque propriétaire, il fallait connaître combien de lait donnait chaque vache. Cette appréciation se faisait à mi-saison, lorsque les animaux étaient autour du plus haut chalet de l’alpage.  

Ce jour là, en présence de tous les propriétaires, on procède aux deux traites habituelles. Le lait est ensuite soigneusement pesé au poids (‘lo pa’ – une balance romaine que l’on place au centre de la pachonée).
La vache qui aura donné la plus grosse quantité de lait, sera proclamée la reine du lait. Le jour de la démontagnée, en tête du troupeau, on placera une seille pleine de fleurs entre ses cornes.
Le jour de la pesée était aussi l’occasion pour le curé du village de monter à l’alpage bénir le troupeau. On lui offrait une belle motte de beurre. 

Pour le personnel de l’alpage, c’est jour de fête car chaque propriétaire a monté avec lui de quoi améliorer l’ordinaire et faire de cette journée, un jour de détente sur l’alpe.

 

Mulet--4-.jpg

 

" Le jour de la pesée était aussi l’occasion pour le curé du village

de monter à l’alpage bénir le troupeau."

 

Pour découvrir le site du musée, cliquez ici

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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