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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 23:52

Une conférence donnée dans le cadre des Rencontres culturelles de Villarnard (La Perrière). On a laissé à ce texte son caractère oral. Il peut aider à la compréhension de ce qu'étaient la vie économique et la vie sociale dans un village de montagne.

 

Le sujet que l’on m’a proposé de traiter aujourd’hui s’intitule « l’habitat ancien, unité d’autosuffisance domestique ». Il fait suite à la visite guidée qui vient d’avoir lieu et portera donc principalement sur l’habitat mais il m’a semblé intéressant de situer les choses dans un cadre plus large et d’en venir progressivement à la maison elle-même.
- Nous partirons d’abord du cadre le plus large, c’est-à-dire le territoire de la communauté,
- Nous rétrécirons ensuite l’objectif en regardant, sur ce territoire, le village, c’est-à-dire le lieu habité,
- Nous terminerons enfin par la maison.

Trois principes guident cette organisation :
- un principe d’adaptation,
- un principe d’autonomie,
- un principe d’économie.
Ces trois principes – adaptation, autonomie et économie - sont en quelque sorte les mots d’ordre qui commandent la société traditionnelle d’agriculture montagnarde telle qu’elle a pu fonctionner en certains lieux jusque dans les années soixante du vingtième siècle.
Adaptation, cela veut dire que les hommes ne peuvent vivre qu’en tenant compte des contraintes, souvent fortes, qui sont imposées par la nature.  Ce n’est pas propre à notre sujet, c’est le lot de chaque homme de savoir accomplir ce travail d’adaptation mais la montagne impose sans doute des conditions beaucoup plus contraignantes. Pour l’instant j’en retiens deux :
- la pente,
- les conditions climatiques.
Vivre en montagne c’est savoir composer avec la pente et savoir s’adapter à des conditions climatiques exigeantes.

Autonomie,  c’est sans doute la principale caractéristique de la société traditionnelle, essentiellement parce que cette société ne dispose pas des moyens de transports qui sont les nôtres aujourd’hui. Cette société traditionnelle se doit donc de tendre vers l’autosubsistance : je consomme ce que je suis capable de produire, j’utilise ce que je sais fabriquer, etc.

Economie, c’est souvent ce qui nous surprend le plus lorsque l’on étudie cette société : avec peu de moyens, on savait faire beaucoup et bien. Surtout, c’est une société qui transforme les éléments en des cycles qui font que peu de choses se perdent. C’est aussi une société fortement marquée par l’artisanat qui fait que la notion de réparation est une notion centrale.

Il n’est pas besoin de beaucoup insister pour se rendre compte que nous vivons aujourd'hui dans une société qui repose sur des valeurs autres :
- l’adaptation a fait place à ce que les psychologues appellent l’accommodation, c’est-à-dire que ce n’est plus l’homme qui s’adapte à ce que la nature lui offre mais c’est bien plutôt une adaptation de la nature aux désirs humains,
- l’autonomie a fait place à des processus de dépendance de plus en plus forts. C’est d’une part la spécialisation des tâches qui fait que nous serions bien en difficulté pour survivre seul ; c’est, d’autre part,  le processus de mondialisation qui fait que notre village c’est désormais la planète et que nous consommons et utilisons des produits qui viennent de très loin.
- L’économie a fait place à des processus de consommation qui font que nous ne sommes plus dans une société qui transforme mais dans une société qui rejette et dans laquelle nous avons perdu la notion de réparation.

Une société qui a donc choisi d’autres valeurs mais dont on voit les limites qui peuvent vite prendre une allure catastrophique. Il ne s’agit pas alors de revenir au « bon vieux temps ». Ceux qui l’ont vécu nuanceraient sans doute ce qualificatif de « bon » mais, au moins de regarder comment cela fonctionnait pour en garder quelques enseignements adaptables à notre société, s’il en est encore temps !
Une dernière précision avant d’entrer dans le vif du sujet : la société traditionnelle est marquée par la diversité ou le particularisme. Il est toujours beaucoup plus difficile de généraliser car chaque communauté avait ses manières de faire et de dire les choses. Lorsque l’on cite des exemples, il faut donc toujours prendre la précaution de préciser que ce qui était fait à tel endroit n’est pas nécessairement généralisable à l’ensemble des communautés.

Le cadre général : l’espace communautaire. La société traditionnelle montagnarde rurale s’inscrit dans un espace communautaire – les limites de la « commune », autrefois l’on disait plutôt la « communauté » ou, puisqu’il y avait une adéquation avec le religieux, les limites de la « paroisse ». A l’intérieur de ces limites l’on trouve des propriétés collectives – forêts, alpages et équipements collectifs des villages (église, chapelles, école, four à pain, bachals, fruitière, etc.) et des propriétés privées (habitations, prés, champs, vergers, jardins, vignes, montagnettes, etc.)

Cet ensemble de propriété doit composer avec la pente qui conduit à la notion d’étagement. Le plus intéressant est bien sûr la communauté qui s’étend du fond de vallée jusqu’à la pelouse alpine puisqu’elle disposera d’un ensemble de richesses.
Parmi les causes de cet étagement le facteur essentiel est la baisse de la température moyenne avec l'altitude croissante (environ 0.5° C par 100m). La température conditionne directement la physiologie et la biologie des végétaux. Ce gradient thermique varie selon les saisons, l'exposition ou le degré de continentalité. Il a permis de définir des étages de végétation depuis la plaine jusqu'au sommet des montagnes : ces étages ont été nommés étages collinéen, montagnard, subalpin, alpin et nival.
En gros, l’étage collinéen est celui des cultures et de la vigne, on y trouvera aussi le chêne, le châtaignier et le charme. L'étage montagnard est caractérisé par les forêts avec sapins, hêtres et épicéas. L’étage subalpin va faire place au pin cembro, pin à crochets et mélèze. L’étage alpin est celui de la pelouse alpine et, enfin, l’étage nival est celui des neiges éternelles où l’on ne va trouver que lichens et plantes dites pionnières.
Ce schéma se complexifie avec les notions d’adret (versant du soleil) et ubac ou envers.
Deux exemples pour montrer comment nos trois notions (adaptation, autonomie et économie) ont pleinement joué.
L’étage collinéen peut accueillir la vigne, jusqu’à environ 1 000 mètres d’altitude sur le versant de l’adret. Si je veux boire du vin, je cultive ma vigne (principe d’autonomie).
- 1er cas de figure : le village est à basse altitude, versant adret. Les vignes peuvent alors être à proximité du village.
- 2ème cas de figure : le village se trouve à l’ubac ou trop haut en altitude. Deux solutions se présentent alors :
- Je renonce à boire du vin et je profite de l’étage collinéen pour développer la culture des pommiers et je bois alors du cidre – principe d’adaptation – (par exemple Macôt à l'opposé du Versant du Soleil dans le canton d'Aime).
- Je ne renonce pas à boire du vin, je peux alors éventuellement acheter des terrains bien situés mais sur une autre commune (La Perrière / La Saulce ou Montagny) – autre adaptation.
- La contrainte dans ce deuxième cas est que ma vigne sera sans doute située loin du village et va entraîner des déplacements longs (perte de temps et dépense d’énergie). Le principe d’économie consiste alors à démultiplier mes lieux de vie, soit la configuration minimale du sarto, soit, en plus développé le village des vignes (Vignottant par rapport à La Perrière ou Les Plaines par rapport à Notre Dame du Pré). 
   

Deuxième très bel exemple pour comprendre cette société traditionnelle montagnarde rurale, c’est toute l’histoire de l’aménagement de la pelouse alpine.
Cette pelouse alpine n’aurait été ce qu’elle est sans un patient travail d’essartage.
Qu’est-ce exactement que l’essartage ? Essayons d’expliquer les choses relativement simplement.
Le citadin d’aujourd’hui sait ce qu’est une belle pelouse, que ce soit celle du Stade de France, de son terrain de golf préféré ou celle qu’il entretient patiemment, y consacrant son week-end, autour de son habitation. Trois opérations au moins sont nécessaires : arroser, fouler et tondre.
En ce qui concerne la pelouse alpine, c’est la même chose, seules les dimensions changent (les alpages couvrent environ 670 000 hectares dans les Alpes françaises ).
Cette pelouse est fragile. L’irrigation s’y fait naturellement mais autrefois elle était aidée par de nombreux biefs que les paysans entretenaient. La pelouse était foulée par les troupeaux permettant ainsi aux touffes d’être plus fortes et plus denses. Enfin, ces mêmes troupeaux, jouaient un rôle essentiel en broutant l’herbe. Si l’herbe n’est ni broutée, ni tondue, la tige va s’allonger et devient de la paille, rigide et morte. De plus ces animaux par leurs déjections fournissaient l’engrais nécessaire à la revitalisation de cette pelouse.

Il y a donc eu ce travail assez incroyable et, après plus de huit siècles de cet incessant labeur, notre époque risque d’en sonner le glas : lorsque la pelouse alpine n’est plus entretenue, les arcosses envahissent à nouveau le paysage et, en certains lieux, il ne restera bientôt plus rien de ces espaces patiemment conquis par les hommes.

On voit bien comment au niveau de cet étage alpin l’on retrouve nos principes :
- Principe d’adaptation : j’utilise cette pelouse lorsqu’elle est disponible – en gros cent jours en respectant le développement progressif de la végétation qui fait que je pars du bas de l’alpage, monte progressivement et redescends, profitant de la repousse.
- Principe d’autonomie : on pourrait citer plusieurs exemples, j’en prends un seul. L’herbe permet de nourrir la vache et cette nourriture va se retrouver dans la saveur du lait, transformé en beurre et fromages (beaufort et sérac en particulier). Cette herbe ne peut alimenter la vache que si la pelouse est entretenue. Qui est la principale jardinière de la pelouse ? C’est la vache elle-même qui tond, foule et donne l’engrais nécessaire. On a un système qui est donc parfaitement autonome.
- Principe d’économie : il est déjà visible dans ce que nous venons de dire. Il apparaît également dans la gestion de l’alpage.

Globalement, en Tarentaise, quelques alpages appartenaient à des particuliers, mais, la plupart, étaient communautaires. La gestion communautaire était assurée par le travail des procureurs de la communauté. Ce mode de gestion introduisit très tôt des habitudes démocratiques, chacun pouvant profiter du bien commun tout en devant participer à son exploitation ; d’où l’institution, par exemple, de corvées qui, dans ce système, n’étaient pas des contraintes au service d’un seigneur mais la participation de tous à l’entretien du bien commun.
Deux grands principes ont guidé ce mode de vie :
- « Mettre les bêtes ensemble à la montagne afin de profiter d’un fruit commun ». C’est-à-dire, se simplifier la tâche – principe d’économie - en faisant que tous ne soient pas obligés d’être présents à tout moment et, ainsi, augmenter la production par cette concentration du bétail. Ceci permettant d’obtenir une production de fromage dont les bénéfices étaient ensuite répartis entre tous, au prorata du lait produit. Ceci permettant aussi à une main d’œuvre importante de pouvoir rester dans la vallée durant l’été afin de faire les foins qui permettront la nourriture des animaux durant l’hiver.
-  « Avoir le souci de la conservation des montagnes et des pauvres gens du lieu ». Entretenir les alpages c’était défendre le bien communautaire et, par cela, permettre à tous d’en disposer, ce qui n’était pas possible là où n’existait que la propriété privée.

Le mode de gestion des alpages représentait donc bien plus qu’un ensemble de moyens techniques, c’était, avant tout, une conception sociale communautaire qui a fait, des paysans de Savoie, depuis des siècles, des acteurs de leur destin.

Restreignons maintenant notre cadre et venons-en au cadre de l’habitat humain, le village. Là encore nos trois principes vont pleinement fonctionner et l’on se rend compte que ces villages, même si ils se sont construits sur de longues durées, obéissaient à des principes de fonctionnement totalement cohérents.

Principe d’adaptation. Quelques notations un peu éparses car on ne peut pas entrer dans tous les détails qui peuvent différer d’un village à l’autre.
Tout le territoire communal n’est pas identiquement pentu. Il y a tout de même quelques replats. L’important était alors d’adapter à chaque configuration la bonne activité. Les replats étaient choisis de préférence pour y installer les cultures alors qu’un village peut très bien s’installer dans la pente. C’est d’ailleurs un gros problème aujourd’hui dans les communes qui veulent mener de front développement urbanistique et sauvegarde de l’agriculture : il y a une concurrence évidente quant à l’utilisation des terrains plats que les élus urbanistes vont privilégier pour l’implantation d’un lotissement alors que les agriculteurs aimeraient bien pouvoir les conserver pour leurs activités. Autrefois la question ne se posait pas vraiment.
Le principe d’adaptation on le retrouve bien sûr également au niveau de l’architecture qu’il s’agisse du choix des matériaux ou de l’agencement des différentes maisons.
On remarque aujourd’hui une véritable « tyrolisation » de l’architecture avec l’imposition progressive d’un certain type de chalets qui n’a rien de savoyard. Un village d’altitude c’est un village qui doit s’adapter au fait que le bois n’est pas si facile à trouver (d’autres utilisations vont prévaloir) et qu’il impose nécessairement des transports importants pour être amené au niveau de la construction. Nous sommes donc dans un pays des maisons de pierres. C’est encore une fois l’adaptation de l’homme à son environnement.
Quant à l’agencement des différentes maisons, on remarque un bâti généralement dense et sillonné par des ruelles étroites. Si les maisons sont serrées les unes contre les autres, si elles font bloc, c’est bien  sûr pour se protéger des intempéries (vent et neiges) et pour empiéter au minimum sur les terres cultivables.

Principes d’autonomie et d’économie.  Un village d’autrefois c’est un ensemble d’équipements, de cultures et d’activités qui font que le village pouvait quasiment vivre en autarcie et ces équipements, utilisables par tous, faisaient que chacun n’était pas forcé à des dépenses trop onéreuses. L’aménagement du territoire est une notion qui, même si elle n’était pas théorisée, était parfaitement utilisée.

Chaque communauté se caractérise donc par des équipements communautaires, utilisables par tous, à la condition que chacun joue le jeu. On a beaucoup insisté sur la « démocratie au village ». Une notion beaucoup plus présente dans nos communautés villageoises que dans les villes.
On pourrait multiplier les exemples, je prends celui de l’utilisation du four qui est un bel exemple. Du grain au pain, on a un cycle complet qui se déroulait de manière autonome dans le village. Dernier acte, la cuisson du pain.
J’utilise un texte qui vient de Saint Jean de Belleville, au village du Novallay. Il y en a d'autres sans doute quasiment identiques dans de nombreuses archives communales.
Il s’agit d’une « convention entre les habitants du Novallay à l’égard de l’échaufaison du four commun à tour de rôle ». Le texte est du 25 juin 1833.
Nous sommes là au cœur de la vie communautaire – de la vie tout court d’ailleurs puisqu’il s’agit de cette chose éminent vitale et symbolique tout à la fois : le pain.
Vitale, car n’oublions pas que nous sommes en des époques où la consommation de pain par adulte et par jour  était d’environ 1 kilo et demi alors qu’elle est dix fois moindre aujourd’hui (environ 150 grammes par adulte et par jour).
Deux règles pratiques :
- Le four est allumé chaque mois par une famille différente – l’allumage du four était plus onéreux puisqu’il réclamait plus de bois -, et un tirage au sort est fait entre les familles pour déterminer le tour de rôle.
- La cuisson du pain est interrompue de la fin décembre au 1er avril. Ce qui signifie donc qu’il fallait alors faire une cuisson pour 3 mois (janvier à fin mars).
Ce qui est le plus beau dans ce texte c’est l’état d’esprit dans lequel tout cela est fait. Un auteur bien connu, au moins par son nom, Jean Jacques Rousseau a écrit un livre qui s’intitule Du contrat social, c’est bien de cela qu’il s’agit ici.
L’état d’esprit tout d’abord dans lequel cette convention est passée : « Ayant pour but dans cette circonstance d’alimenter dans le village la paix et l’union qui doivent régner parmi ses membres … ». C’est bien là le seul but de la loi : alimenter la paix et l’union. Si la loi se donne un autre but, elle n’a pas de raison d’être et c’est une mauvaise loi.
Pour cela, il faut que la loi soit un acte publique, c’est-à-dire démocratique. Deux conditions :
- « Le village du Novallay, réuni en la personne de la majorité des chefs de famille qui le compose après avoir ouï les représentations des plus anciens ». La loi ne peut donc être que le fruit de la majorité. Mais il ne suffit pas d’être les plus nombreux pour forcément avoir raison. Il y a donc une sorte de correctif plein de sagesse : le recours aux anciens pour éclairer l’opinion publique.
- « Cette liste devra pendant trois dimanches sécutifs être lue en place publique à haute et intelligible voix, à ce point qu’on ait point lieu de protester cause d’ignorance (et) ce point devra par les procureurs quelconques être remémoré tous les ans ». C’est plein de sagesse encore : nul n’est censé ignorer la loi mais encore faut-il que la loi ait une certaine publicité – non seulement lorsque elle est promulguée mais, à intervalles réguliers (tous les ans), pour que nul ne puisse jamais l’ignorer.

Enfin, le point d’achoppement de toute société est qu’elle ne peut vivre sans règle mais tous ne veulent peut-être pas suivre la règle. Alors comment faut-il considérer ceux qui ne suivent pas la règle ? « Comme dans toute société bien ordonnée, il faut un ordre et des règles pour les diriger et les maintenir, les habitants qui refusent donc de signer la présente qui a pour objet l’utilité commune sont regardés comme ennemis de la société … ».
Donc, ils pourront se servir du four, mais seulement six jours avant ou six jours après l’échaufaison communale, c’est-à-dire qu’il devront se débrouiller par eux-mêmes pour faire chauffer le four à chaque utilisation.
Si après avoir été soumis à cette dure règle, ils en viennent à accepter la règle, ils devront payer un droit d’entrée : six francs qui serviront aux réparations du four. C'est la même amende dont devront s’acquitter tous ceux qui ne respectent pas les différents articles de la convention.

Voilà un texte qui peut sembler bien banal – sans jeu de mots - par son propos : le chauffage du four mais qui se révèle être un petit modèle en matière de vie sociale, tant par son objectif – la paix et l’union – que par ses modalités pratiques.

Venons-en enfin à l’habitation qui s’intègre parfaitement dans les cadres plus larges que nous avons évoquées et qui, elle aussi obéit aux trois principes d’adaptation, d’autonomie et d’économie.

Ma remarque préalable s’inscrit pleinement ici. La maison savoyarde n’existe pas ! Il y a des maisons différentes selon les vallées, qui se déclinent ensuite selon l’altitude et, enfin, en fonction de particularismes locaux – présence d’un matériau particulier, savoir-faire local à un moment donné, etc. Il est donc difficile de tenir un discours généraliste. Essayons tout de même !

La maison est généralement blottie dans la pente, comme assise au soleil et coiffée d'un toit à deux versants à pente faible (38 à 42 %). Les quatre côtés ne sont pas toujours à angle droit ; ils s'adaptent aux contours du parcellaire, parfois arrondis.
Les murs de plus d'un mètre d'épaisseur, maçonnés souvent sans liant, s'élèvent jusqu'au toit sur les trois côtés à demi enterrés, seulement évidés par une ou deux portes de grange.
La façade principale se présente différemment ; les deux niveaux inférieurs sont construits en pierre tandis que la partie supérieure réservée aux récoltes est faite d'un mantelage aéré en planches. La ventilation permanente est ainsi assurée. Des balcons en encorbellement appelés «galeries» font partie intégrante de l'habitat et génèrent des espaces supplémentaires de séchage, à l'air libre et au soleil. Le pignon supérieur est toujours ouvert ; les pièces de charpente forment des fermes qui s'adaptent à l'espace vide.
Bâtie sur trois ou quatre niveaux, la maison occupe une grande surface au sol, généralement comprise entre 100 à 300 m2. De l'important volume abrité, le tiers seulement est destiné à la famille et aux bêtes. L'entrée principale est au rez-de-chaussée où s'organise la cohabitation entre bêtes et gens. Au premier étage, on trouve une ou deux chambres, accessibles depuis l'intérieur mais souvent desservies par un escalier extérieur. Tout le volume complémentaire est réservé, d'une part au rangement des outils, au stockage des récoltes et du bois, d'autre part à l'entrepôt du fourrage destiné aux animaux contraints à l'étable pendant six à sept mois par an.

L'aménagement intérieur de l'habitat n'a guère évolué jusqu'en 1960 ; tout est pensé pour économiser le maximum de place, organiser l'espace et s'y déplacer aisément. La hauteur de l'étage habitable ne dépasse guère 1,80m afin de minimiser le volume à chauffer.
Au rez-de-chaussée, une porte unique dessert un sas d'entrée en bois ou dallé. Il débouche dans le fond sur l'étable dite «l'écurie» et sur les côtés, dans les pièces d'habitation.
À l'écurie, le plafond est généralement en bois ou en maçonnerie voûtée. Tout le long du mur, à l'arrière, sont installées les crèches réservées aux vaches et à la bête de somme. Au sol, au bout du plancher servant de litière aux vaches, la rigole de 30x30 réservée aux déjections, divise l'étable en deux. Dans l'autre partie, un plancher plus petit, avec crèches annexes est prévu pour les quelques chèvres ou les veaux. À côté, un parc regroupe les moutons et un enclos enferme le cochon ; le poulailler est suspendu au-dessus.
La pièce d'habitation, dite «maison», est tempérée par la chaleur animale et par les rayons de soleil s'infiltrant par une petite fenêtre sud ; c'est l'espace où se confine toute la famille pendant les longues journées d'hiver. Au milieu trône un fourneau à deux ou quatre trous où le feu flambe pratiquement tout le jour, pour chauffer mais surtout pour préparer les repas.
L'autre pièce attenante à l'écurie, dite le «peîllo», située en face de la «maison» comporte un lit réservé aux parents ou aux grands-parents.
Depuis l'écurie, une échelle de meunier, condamnée par une trappe, débouche sur la grange. L'espace y est organisé pour faire les gros tas de foin entassé en vrac avec un certain savoir-faire pour assurer ventilation et conservation. Ils occupent également la grange du dessus, reliée à celle du dessous par une nouvelle échelle de meunier, mobile. Chaque jour d'hivernage, le foin en vrac est amassé dans une toile, «le drapet», et transporté sur la tête en empruntant ces échelles étroites et rapides.

Dans un coin de la grange, les outils sont remisés au sec et à l'abri. Toutes les familles possèdent un éventail d'ustensiles semblables, spécifiques au travail de la terre, du bois et de la pierre : charrette à bras avec ou sans freins, tombereaux, brouettes, luges, charrues, tarare, herse, «trappons» ou barillons et râteaux, fourches et pioches, scies et rabots. Tous les outils portent une marque : repère rustique ou initiales gravées du propriétaire. Ils sont considérés comme biens familiaux et transmis de génération en génération.

En quoi retrouve-t-on notre grille de lecture ?

En ce qui concerne l’adaptation et l’autonomie, on les voit à l’œuvre dans de multiples domaines.

- D’abord, on en a déjà dit deux mots, au niveau des matériaux. On construit avec les matériaux locaux. Qu’il s’agisse de la pierre, du bois provenant de l’affouage, du gypse qui permet de préparer la gria ou de la lauze, tout est trouvé localement.
- Ensuite, l’adaptation en pays de montagne, c’est surtout l’adaptation au climat, en particulier au froid. Plusieurs points sont à souligner :
- On a dit que l’on a un balcon qui souvent parcourt toute la façade principale et qui est orienté au sud,
- On a ensuite une superposition des volumes, l’habitat est soit, à côté, soit au-dessus de l’écurie qui est bien sûr productrice de chaleur grâce aux animaux. Enfin la grange est au-dessus de ces volumes et elle constitue une formidable isolation par rapport à l’habitat.
- On a enfin le respect d’un principe que l’on a parfois un peu oublié par la suite, c’est le principe de l’inertie thermique qui s’obtient de manière assez simple avec l’épaisseur des murs. Si vous avez des murs peu épais, votre intérieur va être soumis de manière forte aux variations de température et il faudra une dépense d’énergie considérable pour obtenir de la chaleur quand il fait froid dehors … ou de la fraîcheur en période de canicule. Si vous avez des murs épais – et il n’était pas rare que ceux-ci puissent atteindre une épaisseur d’un mètre – alors les murs vont amortir les variations extérieures de température.
- Dernier point qui mérite d’être souligné en matière d’adaptation et d’autonomie, c’est le fait que la maison combine l’ensemble des espaces fermés dont l’agriculteur à besoin : espace d’habitat, espace pour les animaux, espaces de stockage [cave, cellier, grange, etc.], espace de travail avec souvent un atelier où l’on trouvait au moins un établi, etc. Aucun volume n’est perdu et, l’hiver en particulier, il y a possibilité d’accomplir de multiples activités quasiment sans sortir de la maison.

C’est bien là où commence à apparaître le principe d’autosuffisance domestique de cet habitat ancien.
J’en termine maintenant avec le principe d’économie. On pourrait y passer des heures car on peut partir de n’importe quel élément présent dans cet habitat, cela nous renvoie à d’autres en des cycles qui montrent la profonde organisation de ce système. C’est une parfait illustration du principe de conservation de l'énergie de Lavoisier   «  rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».
Si nous partons de la grange, dans celle-ci il y a du fourrage. On a vu qu’il était un isolant mais sa fonction première c’est la nourriture des animaux. Le foin contribue donc directement, plus bas dans la maison, à la fabrication du lait qui peut être consommé directement mais qui va surtout, toujours dans la maison, être transformé en beurre et en tomme.
Deux résidus : d’une part, le petit lait qui peut éventuellement devenir sérac ou bien qui va servir à l’alimentation du cochon ; ce qui nous entraîne dans un autre cycle … Deuxième résidu, ce sont les excréments des bovins qui vont servir d’engrais dans les champs.
Donc on voit bien comment on a ces liens de causalité avec feed back :
- l’homme nourrit la vache qui nourrit l’homme,
- la vache consomme la nature et l’aide à se régénérer,
- l’homme abrite la vache qui à son tour l’aide à mieux habiter en améliorant la chaleur de la maison, etc.

Voilà donc quelques éléments qui nous montrent comment les hommes ont su mettre en place une société d’équilibres, une société que l’on pourrait également dire « respectueuse » puisqu’elle avait compris que l’homme ne peut vivre seul mais qu’il doit obligatoirement tenir compte de la présence des autres vivants et de la nature en général.

 

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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