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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 23:20

L’apprenti historien qui se plonge dans les vieux grimoires d’autrefois serait sans doute surpris de l’importance des surfaces naguère consacrées à la culture du chanvre en Savoie. Vous avez dit cannabinacées ? Que l’on se rassure sur les mœurs de nos ancêtres !  Il n’est point question ici du chanvre indien, plus connu sous le nom de cannabis, mais du chanvre européen, plante jadis indispensable pour l’huile que l’on en tirait et les fibres servant à fabriquer cordes et toiles.


Cannabis sativa

Chanvre.jpgIl y a au moins 6000 ans que les hommes connaissent le chanvre. On pense que ce sont les Celtes qui, dans leurs migrations, ont importé en Gaule cette plante d’Asie centrale, environ 6 siècles avant l’ère chrétienne. Les romains connaissaient bien les utilisations de cette plante.
Le chanvre commun est une plante qui mesure, à maturité, entre 1,50  et 3 mètres. La variété, dite chanvre de Piémont, peut atteindre jusqu’à 4 mètres. Le chanvre est une plante dioïque, ce qui signifie qu’il y a des pieds mâles et des pieds femelles : les pieds mâles portent le pollen et les pieds femelles, l’ovule.
Il semble que dans le patois savoyard l’on faisait une erreur. En effet les plants mâles arrivent à maturité beaucoup plus rapidement. En semant au mois de mai, dés juillet, les plants mâles pouvaient être arrachés. Cette opération s’appelait "efemellâ" bien que ce soit donc les plants mâles qui soient enlevés du champ.

 

 

 

 

 

Les tsanevi

 

La graine de chanvre s’appelant en patois savoyard "tsanava", "tsanevi" est le nom du lieu où l’on cultive le chanvre. Ce terme est à raccrocher à « Chenève », « Chenavière », « Chenevier » ou « Chenevière ». Il n’est pas rare dans les vieux actes notariés de trouver l’indication « terre chenavière ». Il faut traduire l’expression comme désignant un champ dans lequel l’on cultivait le chanvre. Tous ces termes restent comme de nombreux noms de lieux en Savoie.
Ces noms de lieux savoyards ont d’ailleurs un cousin méridional qui désignait le même usage du terrain, c’est « Canebière ».
Ces toponymes sont intéressants car l’on voit que grâce à eux l’on peut ainsi retrouver des activités d’autrefois et localiser précisément où tout cela se déroulait même s’il n’en reste rien aujourd’hui.  
 

 

L’huile de chanvre
 

Après la mi-septembre, l’on pouvait arracher les plants femelles. Pendant deux à trois semaines, les pieds, rassemblés en gerbe, étaient laissés sur le champ. Puis, ils étaient mis à sécher contre un mur avant que l’on récupère les graines. Après avoir vanné celles-ci, on les portait au moulin pour en faire de l’huile.  Les moulins à huile étaient appelés des moulins noirs, à la différence des moulins blancs qui fabriquaient la farine.
L’huile de chanvre avait, paraît-il, un goût fort désagréable, qui la décommandait fortement à un usage alimentaire à l’exception des familles pauvres qui y étaient réduites si elles ne disposaient pas d’huile de noix. Par contre l’huile de chanvre était souvent utilisée pour alimenter les petites lampes à huile, appelées "creju".  Mais cette huile avait aussi des vertus curatives qui la faisait employer pour les animaux malades. Le tourteau (résidu de la pressée) était donné au bétail, mélangé à d’autres aliments. D’autres donnaient les graines de chanvre aux poules, obtenant ainsi une ponte prolongée durant l’hiver.
 

Le rouissage
 

Cette opération consistait à immerger les plants dans l’eau stagnante des "", creusés à proximité d’un ruisseau ou d’une source. Cette macération a pour but d’aider à séparer l’écorce filamenteuse de la tige.   Pour bien maintenir les plants dans l’eau, on les recouvrait avec des planches surmontées de pierres. De nombreux toponymes savoyards sont formés à partir du terme "" : Nay, Les Nays, champ ou pré du Nay, Nayset, Neizet, etc. Tous ces lieux étaient bien sûr ceux sur lesquels l’on pratiquait le rouissage.
Après trois semaines de rouissage, les bottes de chanvre ("na pgna") étaient retirées et mises sous un abri pour être séchées à l’air en attendant l’hiver.
 

Le teillage

 
Le teillage était l’une des activités hivernales qui occupaient les veillées. En patois savoyard, l’on disait "bloyé". L’opération consistait dans le fait de casser la tige afin de séparer l’écorce de la tige car c’est uniquement l’écorce qui allait être utilisée. Dans une civilisation qui savait tirer parti de tout, l’on ne jetait pas pour autant les tiges. Elles étaient attachées par petits paquets qui servaient à allumer le feu. Ce résidu s’appelle la chénevotte, en patois savoyard "tsandavu".
image002.jpgCe travail était pénible. Il dégageait beaucoup de poussière et nécessitait une bonne agilité digitale. D’aucuns préféraient travailler avec un brise-chanvre ou casse-chanvre. Cet instrument est constitué de quatre lames en bois fixes qui sont supportés par deux montants et trois lames mobiles qui viennent s’imbriquer entre les lames fixes lorsqu’on les actionne. C’est donc une mâchoire de bois dont le système mobile vient broyer le bois des tiges de chanvre.
 

 

Le peignage


Les fibres ainsi obtenues avaient besoin d’être nettoyées des derniers bouts de bois et d’être affinées. L’on faisait cela en les passant sur un grand peigne métallique soutenu sur une planchette. On utilisait plusieurs peignes avec des dents de plus en plus resserrées qui permettaient ainsi d’arriver à des fibres beaucoup plus fines.
Les spécialistes qui accomplissaient ce travail étaient appelés des pignards. Le terme est resté en Savoie comme noms de certaines familles. Sans doute eurent-ils des peigneurs de chanvre parmi leurs ancêtres.
La filasse pouvait être directement utilisée pour la fabrication des cordes. Pour pouvoir la filer, il fallait l’assouplir avec un moulin à chanvre : une grosse pierre qui tournait sur une plate-forme. Si l’on ne disposait pas du moulin, l’on pouvait assouplir en frottant, par un mouvement de va-et-vient sur une lame de fer.
 

Du berceau à la tombe

 

Les toiles les plus grossières que l’on tissait avaient des utilisations agricoles, l’on en faisait des sacs ou bien les "drapê", ces grandes toiles dans lesquelles l’on transportait, en hiver, le foin de la grange à l’écurie ou bien qui étaient utilisées par les femmes lorsqu’elles allaient couper de l’herbe pour les lapins en bordure des prés. On fabriquait également les solides "batsoules", ces sacs qui pendaient de chaque côté du bât du mulet et qui étaient utilisés pour amener le fumier dans les champs.
Les toiles moins grossières servaient à la fabrication des vêtements. On distinguait la "ritte", c’est-à-dire la toile la plus fine servant à fabriquer chemises et draps, de "l’étoupe" qui, mélangée à d’autres fibres, donnait l’étoffe appelée "tiretaine". Cette toile-drap, dont la chaîne était en chanvre et la trame en laine, servait à la confection des pantalons et des robes de tous jours.
 

DSCN3255.JPG

 

Des langes du nouveau-né aux linceuls dans lesquels l’on enterrait les morts, le paysan d’autrefois passait donc sa vie dans le chanvre, étoffe qui avait le mérite de permettre la vie autarcique qui était alors celle des villages.

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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commentaires

ocbchanvre 20/04/2012 16:10

Ces informations sont très complètes. Merci!

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