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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 21:29

" Continuons à faire nos gammes en voyant pour terminer une question d’actualité : quand est-ce que l’on sort de l’enfance ou si vous préférez quand devient-on un adulte ?

J’enchaîne quelques remarques prises ici ou ailleurs, autrefois ou aujourd’hui.

Lorsque l’on lit les registres des décès rédigés par les prêtres au 19ème siècle, on est souvent surpris lorsqu’on y découvre des mentions quant à la profession des gens.
Lorsqu’un enfant meurt et qu’il a moins de 5 ans, on n’indique aucune profession, ce qui nous semble normal.
Lorsque ces enfants qui meurent ont 6 ou 7 ans, on voit assez souvent apparaître une profession qui est celle de « laboureur ». Dans un contexte agropastoral, c’est le terme que l’on emploie pour 99 % des adultes hommes – les femmes étant le plus souvent qualifiée de ménagère, ce qui ne veut pas dire qu’elles n’étaient pas aussi des agricultrices.
Ca nous choque un peu de penser qu’un enfant de six ans a une profession. C’est l’indice du fait – même si l’on avait parfaitement conscience qu’il lui restait bien des étapes à franchir avant d’être pleinement adulte, que l’enfance se devait d’être la plus courte possible. On pourrait dire de ces sociétés que ce sont des sociétés à enfance courte.

On pourrait lire un passage de l’évangile de Luc, c’est le célèbre épisode de Jésus au Temple. Avec sa famille, il s’est rendu à Jérusalem pour une fête de pèlerinage. Celui-ci se termine et chacun va regagner son chez-soi. Ce sont des groupes importants qui repartent dans toutes les directions et Joseph et Marie ne se rendent pas compte tout de suite que Jésus n’est pas là.
On interprète souvent mal ce texte au moment où Jésus est retrouvé : on le retrouve dans le Temple en train de discuter avec des docteurs et cela nous paraît extraordinaire. On en fait une sorte d’argument apologétique, c’est la preuve qu’il est Fils de Dieu car à 12 ans il discutait déjà de théologie.  C’est vrai que l’on imagine mal un gamin de cinquième discuter avec des théologiens.
Tous les détails ont leur importance.  Si Luc pend la peine de dire : il avait 12 ans c’est parce que, pour un juif, avoir 12 ans ce n’est pas rien. 12 ans c’est l’âge de la Bar Mitsva. Quand les jeunes juifs n’ont pas envie de dire d’une manière détaillée ce qu’est la Bar Mitsva, ils disent c’est comme la communion solennelle ! C’est un peu court comme explication.
Celui qui fait sa Bar Mitsva devient « Fils du commandement », c’est-à-dire qu’il est tenu de suivre l’ensemble des commandements, ce qui veut dire qu’il est adulte.
Pour pouvoir prier collectivement, il faut que le « minyen » (le quorum) de 10 adultes soit atteint. Sinon on ne peut prier qu’individuellement. S’il y a neuf adultes et un enfant de 11 ans, on ne peut donc pas prier collectivement. Si notre enfant n’a qu’un an de plus et qu’il a fait sa Bar Mitsva,  alors on peut prier collectivement parce qu’il est adulte et l’on en a bien dix.
Donc c’est normal que Jésus qui a douze ans discute avec des maîtres, cela fait partie de sa charge d’adulte. Ce qui est moins ordinaire c’est la qualité de ses répliques mais pas le fait de répliquer.

Notre texte est donc quasiment à lire avec une connotation psychanalytique que vient corroborer la réplique sèche de Jésus : Pourquoi donc me cherchiez–vous ? Ne saviez–vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? Il y a un moment où les parents biologiques doivent relâcher une emprise et laisser l’ex-enfant vivre de sa vie d’adulte. Il y a un nouveau cordon ombilical à couper. Aujourd’hui Jésus dirait peut-être : lâchez-moi les baskets !

Remarquons encore que l’activité de Jésus est ici une activité de parole. C’est bien là le signe de l’adulte dans la société traditionnelle.
Chez les romains par exemple, le premier âge de la vie est désigné par le terme « infantia ».
L'enfant est ainsi défini par une incapacité : "infantes" vient de "in" (préfixe privatif )et de "fari", parler : « celui qui ne parle pas ». Cette incapacité durait 7 ans chez les romains ;  à 7 ans, l'enfant est alors en âge d'être scolarisé. Il quitte la sphère maternelle et participe aux cultes privés et publics.

Revenons chez nous avec Thérèse Billard, née en 1890.
« Au mois de mars 1903, mes treize ans révolus, je rendrai mes livres à la maîtresse, je ne rentrerai pas en classe l'hiver suivant et je le trouve bien naturel. Me voici donc bien paysanne. Je vais me livrer aux travaux du ménage et de plus en plus à ceux des champs suivant mes forces. Et il ne me vient pas à l'idée de dire : - tu n'étais pas faite pour cela. »

Me voici donc bien paysanne. Elle a 13 ans, elle est adulte, donc agricultrice et il n’y a rien à dire à cela. L’école est finie comme disait Sheila ! Cela nous aide à prendre conscience de ce qu’est l’école. Le mot français, comme tous les mots similaires des langues européennes, viennent du grec skole qui ne signifiait pas « étude » mais « loisir ».  Pour aller à l’école, il faut avoir du temps libre. Arrive le moment où l’on n’a plus de temps libre parce qu’il y a  les exigences d’un travail et donc l’enfance est terminée.
Ce que Thérèse Billard ne savait pas c’est qu’il lui restait à passer son Certificat d’Etudes qu’elle passera assez brillamment pour être classée première du canton. Cela signifiait la voie royale conduisant à l’Ecole normale et l’école, elle n’en est jamais sortie mais voie royale signifie voie exceptionnelle et étroite !  

Prenons encore un autre exemple rapporté par Van Gennep, il concerne les enfants de Thonon au début du 19ème siècle, le jour de la première communion qui n’était pas à cette époque aussi précoce qu’elle l’est devenue ensuite. On perle donc d’enfants qui ont au moins 10 ans si ce n’est plus.

« D'habitude, à Thonon, l'enfant allait par tous les temps tête nue ; il mettait son premier chapeau le jour de sa première communion. Quelques années avant nous [c'est-à-dire dans le premier quart du 19ème siècle] la prise de chapeau était le signe de son entrée parmi les gars et de sa sortie de l'école, à moins qu'il ne fût au collège pour y suivre les études latines ».

On va retrouver un objet symbolique, un chapeau et l’on pourrait dire que c’est le chapeau qui fait l’homme ! Ce jour là, on change de statut et donc il y a quelque chose qui va le dire à la société, un signe visible qui n’est pas seulement objet de protection mais signe d’appartenance à un nouveau groupe, celui des adultes.

On voit donc comment la société traditionnelle a mis en place des rites très précis pour dire que l’on n’est plus enfant mais que l’on entre, progressivement certes, mais que l’on entre bien dans le monde des adultes."

 

à suivre

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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