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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 21:05

L'installation dans le Musée d'un brassard de communiante est l'occasion de réfléchir sur les rites de passage. Ce sujet est bien connu de tous ceux qui s'intéressent à la vie dans les sociétés traditionnelles. Des objets présents dans le musée sont les témoins de ces rites.

Cette réflexion est une conférence qui est reproduite en lui gardant son caractère oral.


" Le terme rite de passage a été consacré dans son usage ethnologique par Arnold Van Gennep qui sera souvent notre compagnon dans cette réflexion, d’autant plus qu’il a eu le mérite de s’intéresser à la Savoie à une époque où la société traditionnelle était encore assez proche pour que l’on puisse en découvrir de nombreux détails.  Mais l’on peut aussi parler de rites initiatiques.

Un rite de passage (ou rite initiatique) est un rituel marquant le changement de statut social ou sexuel d'un individu. Le rituel se matérialise le plus souvent par une cérémonie ou des épreuves diverses.

Changement de statut social : on prendra dans quelques instants l’exemple du départ à la retraite. Changement sexuel, on peut penser à ce qui marque l’adolescence, ou la maternité.

Les rites de passage permettent de lier l'individu au groupe, mais aussi de structurer la vie de l'individu en étapes précises qui permettent une perception apaisante de l'individu par rapport à sa temporalité et à sa mortalité.

En gros, cela signifie que nous sommes à des moments qui concernent les individus dans ce qu’ils ont de plus privé, de plus personnel : naître, se marier, avoir des enfants, mourir. Mais chacun de ces éléments a aussi des répercussions sur la société et donc la société a son mot à dire sur la manière dont cela doit se passer. Il y a un postulat sous-entendu à tout cela : l’être humain est un être social, il ne peut pas vivre en dehors du lien social, sous peine de ne pas être humain, et il y a donc une interaction constante entre l’individuel et le collectif.

Ce phénomène a donc un enjeu important pour l'individu, pour la relation entre l'individu et le groupe, et pour la cohésion du groupe dans son ensemble.

On dit ici les trois dimensions ou les trois répercussions de nos rites de passage :
- ils sont là pour aider les individus dans les moments qui peuvent être des moments délicats de l’existence parce qu’un changement important va nous affecter,
- ils sont là pour nous aider à nous situer dans le groupe,
- ils sont là, enfin, pour aider le groupe à se structurer.
On voit donc que si les rites de passage ne fonctionnent plus, cela a des répercussions tant psychologiques (chacun a plus de mal à vivre) que sociologiques (la société se déstructure).

J’utilise le mot « rite », que faut-il entendre par ce terme ?
La définition, simple et condensée, peut être la suivante :
agir social, spécifique, programmé, répétitif et symbolique.

Il peut y avoir des rituels individuels : je ne peux pas me coucher si je n’ai pas vérifié trois fois que j’ai bien débranché la prise du fer à repasser. Il y a bien quelque chose qui est de l’ordre du rite mais ça ne concerne que moi donc on n’emploiera plutôt « habitude » ou « manie ».
« Spécifique » signifie que le rite est lié à une situation bien précise.
« Programmé » qu’il n’est pas inventé à mesure que se vit la situation mais que c’est quelque chose qui est prévu à l’avance et prêt à l’emploi lorsque la situation se présente.
« Répétitif », c’est ce que l’on va traduire par le terme « rituel ». Une chose peut-être programmée, si elle n’est utilisable qu’une fois, ce peut être une stratégie mais l’on ne parlera pas de rite.
Enfin le rite doit être « symbolique ». C’est là sans doute le point le plus délicat qui mérite un peu plus d’explications car on emploie souvent le mot « symbole » d’une manière assez vague.
Regardons d’abord l’origine toute concrète du terme :
Le symbole est au sens propre et originel, en Grèce Antique, un tesson de poterie cassé en deux morceaux partagés entre deux contractants (ou un morceau de bois cassé en deux). Pour liquider le contrat, il fallait faire la preuve de sa qualité de contractant (ou d'ayant droit) en rapprochant les deux morceaux qui devaient s'emboîter parfaitement.

Le sens premier, étymologique, nous renvoie à ce qui est « jeté ensemble ». Le préfixe renvoie justement à cette idée de mettre avec. Il y a donc dans le symbole l’idée d’une concordance, ce qui fait que les choses collent (2 tessons ou 2 bois).

Au figuré, le symbole devient l'ensemble qui lie deux représentations de la même signification. Par dérivation, le symbole se réduit à l'élément imagé ou audible qui est relié à un sens caché qu'il signifie. En sémiologie, le symbole est une représentation porteuse de sens. C'est un système signifiant relevant de la connotation, de l'analogie. Des opérations de distinction et de relation/unification produisent du sens pour un individu ou un groupe social. Le symbole apparaît ainsi comme la réalité visible (accessibles aux cinq sens) qui invite à découvrir des réalités invisibles.
 

 

C’est précis mais peut-être un peu abstrait alors prenons un exemple :
Je construis un bâtiment dans lequel vont se dérouler des procès. Je veux que dés la vision de la façade, on sache de quoi il en retourne. Je peux donc écrire « Palais de Justice » ou « Tribunal ». J’utilise là le langage ordinaire. Je peux aussi utiliser une image et dans ce cas se sera un symbole car cette image va coller, coïncider (analogie) avec ce dont je veux parler. Dans notre exemple ce sera une balance car dans cet édifice :
- on va peser des témoignages et des contre témoignages,
- on va peser des délits et des peines afin de trouver la juste mesure.
La balance est donc une image concrète de ce qui va se passer dans ce bâtiment même si dans le bâtiment en question il est peu probable que je puisse y trouver une balance. C’est d’ailleurs la limite du symbole car celui qui ne posséderait pas le code pourrait très bien penser que ce bâtiment est un édifice dans lequel on fabrique ou dans lequel l’on vend des balances.

Nos rites vont être très riches de symboles. Un simple exemple : il est rituel de vêtir ou de remettre au baptisé un vêtement blanc. Il n’y a rien d’utilitaire à cela. On peut être baptisé en étant vêtu de noir ou de toutes les couleurs mais le blanc devient en l’occurrence un discours qui nous dit des choses sur le baptême : pureté, lumière, résurrection, etc.

Si l’on voulait maintenant recoudre ensemble tous nos éléments, l’on pourrait donc dire qu’un rite de passage est un agir social dont la fonction est d’aider l’individu, de favoriser sa relation au groupe et de mieux structurer le groupe, spécifique, programmé, répétitif et symbolique , c’est-à-dire riche d’images qui vont signifier le sens profond de ce qui se passe.

Venons-en, cela rendra les choses plus concrètes, à notre départ en retraite.
Disons d’abord que le départ à la retraite peut être vécu de manières fort différentes suivant les individus.
Pour certains, ce sera un débordement de joie, pour d’autres ce sera vécu d’une manière traumatique avec des conséquences possibles tant somatiques que psychologiques. Pour d’autres, on aura toutes les nuances possibles de l’indifférence.
Le problème n’est pas là puisque l’on ne se situe pas au niveau individuel mais social. La société ne met pas des éléments en place pour tel ou tel mais pour tous les individus. Il y a un fait objectif : pendant 160 trimestres, un peu moins pour certains, sans doute plus demain, on a vécu d’une certaine manière. A un moment, ça s’arrête. Il y a donc passage qui concerne :
- l’individu,
- la relation de l’individu au groupe (c’est-à-dire la mini société qu’est l’entreprise),
- le groupe lui-même qui demain vivra différemment.
Donc la société met en place un rite qui est « la fête » du départ en retraite.

Remarquons d’abord que ça se passe souvent dans l’entreprise même mais on cesse les activités habituelles. Si le rite se passait ailleurs, il perdrait de son sens (c’est d’ailleurs pour cela que l’Eglise a toujours marqué une préférence pour que l’on soit baptisé ou que l’on se marie là où l’on vit). Mais en même temps, l’ici prend une dimension différente : on cesse les activités habituelles et c’est ce que l’on peut définir comme le temps de la fête. Dans des entreprises où les travailleurs se doivent de porter un habit spécifique, c’est souvent une des rares occasions d’être dans l’entreprise vêtu autrement.

Ensuite, il y a souvent des discours. Le rite est compréhensible par des gestes mais il y a besoin d’une exégèse, il y a besoin en l’occurrence :
- de dire ce que l’on a vécu,
- ou de dire ce qu’a vécu celui qui part.
Cet échange de parole est donc là pour dire : quelques chose a existé mais on peut en parler aujourd’hui car cela appartient au passé de l’entreprise. Pour qu’il y ait passage, il faut que quelque chose soit terminée.

On remet alors généralement un cadeau qui peut-être très utilitaire mais qui est en même temps symbolique : c’est une sorte de témoin qui va faire le passage entre l’avant et l’après.
- Ce cadeau vient de ceux qui restent, il y a souvent eu une collecte qui a été faite. Chacun donne quelques chose pour dire « on est avec toi »,
- Ce cadeau annonce ce qui va être la nouvelle vie. Il y a une expérience fort intéressante : regardez ce qui est offert aux retraités. Il y a cinquante ans, on retrouve cela à la lecture d’articles de journaux, on offrait habituellement et massivement des fauteuils. J’ai même retrouvé un exemple d’un départ à la retraite où l’on avait offert une canne. Tout simplement parce que il y a cinquante ans lorsque l’on partait à la retraite c’était un signe évident que l’on entrait dans la vieillesse et que le temps qu’il restait à vivre se devait d’être un temps de repos. Imaginons aujourd’hui que l’on offre un fauteuil, cela pourrait être très mal vécu. On en est plutôt à offrir un treking  ou, plus soft, une cure de thalasso !  Ce que l’on espère du futur n’est plus ce que l’on en espérait il y a un demi siècle.

Tout cela se termine généralement par quelques libations caractéristiques du temps de la fête.

Le départ en retraite est donc devenu un rite de passage. Il l’est devenu parce que l’idée de retraite n’existait pas autrefois, si ce n’est pour les pénitents mais cela n’avait pas le même sens. Dans l’échelle des âges, il y a maintenant un nouveau statut. L’image d’Epinal intitulée « degrés des ages » qualifiait le cap des soixante ans comme « l’age déclinant » et les 70 ans comme « l’age de décadence ».  Tenir de tels propos aujourd’hui vaudrait sans doute la correctionnelle à leur auteur. C’était parfaitement admis naguère. On voit donc comment la modification dans la perception de l’avancé en age demande une adaptation des rites qui en l’occurrence est la création d’un nouveau rite.

Qu’est-ce que l’exemple nous a appris sur les rites de passages, je récapitule quelques éléments :
- le rite et un jeu entre l’habituel et l’autrement,
- le rite suppose des gestes et des paroles,
- le rite est caractérisé par des objets symboliques,
- un temps de fête caractérise et accompagne le rite."

 

à suivre

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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