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13 février 2012 1 13 /02 /février /2012 09:52

Moûtiers l’angélique

Moûtiers a été, tout au long de son histoire, une ville d'éducation, elle fut, par conséquent, une cité d’art et de culture.  Ce thème pourrait être illustré à bien des époques en évoquant les érudits, écrivains, artistes qui créèrent dans la cité. Une époque semble particulièrement privilégiée sous ce rapport, c’est le 17ème siècle.
En effet, une ville de culture suppose la rencontre de plusieurs éléments. D’abord  la présence de personnages ayant pouvoir de décision, ouverts à la vie artistique et n'hésitant pas à initier de grands projets. Ensuite, des groupes pouvant prendre le relais de ces initiateurs, groupes formés de personnes ayant reçu une éducation favorisant cet intérêt et comprenant que la vie artistique suppose le mécénat sous diverses formes. Enfin, bien sûr, une reconnaissance des créateurs ; même si un certain courant « romantico-morbide » a magnifié l'image de l'artiste rejeté et incompris, mis au ban de la société, il est sans doute plus facile de créer si l'on sait que l'œuvre sera appréciée.
Il y a des moments un peu privilégiés dans l'histoire où ces éléments semblent réunis ; ce fut le cas tout au long du dix-septième siècle dans la capitale tarine. Il ne s'agit pas de faire de ce siècle une période idyllique : la grande peste de 1630, les invasions, les conditions souvent difficiles de l'économie rurale d'Ancien Régime nous en gardent ; mais il fallait tout de même signaler ce moment privilégié qui a vu fleurir les angelots insouciants des retables baroques.

Définir Moûtiers comme un foyer culturel au dix-septième siècle, cela peut sembler une affirmation assez banale. En effet Moûtiers est à cette époque la capitale administrative et religieuse de la Tarentaise, avec, à sa tête, l'Archevêque Comte. Moûtiers est également un centre commercial important, au carrefour des vallées de Tarentaise. C'est une cité où l'on trouve des établissements scolaires et où est installée une bourgeoisie de robe qui rayonne sur toute la Tarentaise. La conjonction de ces différents éléments est, a priori, favorable à un développement culturel. Mais si l'on compare ce dix-septième siècle aux siècles qui précédent et qui suivent, force est de constater, qu'à conditions générales égales, ce siècle semble luire d'un éclat particulier dans les différents domaines artistiques. On invoquera peut-être, par rapport aux siècles précédents, une masse d'archives plus importante, mais l'explication se révélerait un peu courte par rapport aux époques postérieures. Il faut bien en faire le constat, le dix-septième siècle apparaît comme un « grand siècle » pour la capitale de la Tarentaise et il est intéressant d'analyser quelques facteurs qui ont pu contribuer à cela.
 

 

Il faut d'abord souligner la place éminente tenu par des prélats tels que Monseigneur Anastase Germonio ou Monseigneur François Amédée Milliet de Challes. Il faut aussi souligner le nombre très important des confréries religieuses. Un aspect intéressant de la vie de ces confréries fut le rôle de mécènes tenu par les confrères.
Prenons un exemple, bien qu’un peu plus tardif que l'époque que nous considérons, mais il est choisi parce que l'acte dont il va être question est aujourd'hui visible de celui qui visite Moûtiers, en particulier son Musée des Traditions Populaires. Dans la cathédrale ou dans l'église paroissiale, chaque confrérie avait sa chapelle dont lui incombait l'entretien. Ces confréries disposaient de sommes importantes et elles pouvaient faire appel à des artistes renommés lorsqu'il s'agissait d'y placer une statue ou un retable. Le 25 février 1724 la « dévote confrérie de Saint Joseph » se réunit sous la présidence de son « moderne prieur » Jean-Pierre Bruny. Elle a fait appeler l'honorable Jacques Clérand, maître sculpteur et elle passe avec lui un « prix-faict » pour édifier un retable dédié au saint patron de la confrérie, retable où Clérand devait également faire figurer en bonne place les statues de sainte Anne et saint Joachim. Le document est parvenu jusqu'à nous et il présente l'avantage de comporter, outre les termes de l'accord passé, un beau croquis de Clérand esquissant l'œuvre à venir.

 

DSCN2949

 

L’éducation au service de la vie artistique

Outre les archevêques et les nombreux confrères, il faut maintenant citer quelques artistes et érudits qui animèrent cette vie culturelle.
Monseigneur Germonio, pour se conformer aux directives du Concile de Trente, renforça, dans le chapitre de sa cathédrale, la fonction de théologal. Le chanoine théologal est celui qui doit enseigner, dans les cathédrales, aux autres chanoines et aux prêtres, l'Écriture Sainte et « ce qui regarde le soin des âmes ». De 1607 à 1617 et, à nouveau, de 1624 à 1630, le chanoine théologal de Tarentaise fut Jean Frisât, un proche de Monseigneur Germonio. Docteur en théologie, Jean Frisât est une belle figure de l'humanisme chrétien nourri des belles-lettres et d'antiquités, historien et poète. Quatre ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, ils sont tous rédigés en latin.
Grillet, dans son dictionnaire, nous signale que le Révérend Frisât fut également l'auteur de poésies latines et françaises à la louange de madame Françoise de Passier. Qui était cette gente dame qui mérita les éloges de ce docte ecclésiastique ? Grillet, toujours dans son dictionnaire, à l'article « Bonneville », rapporte quelques mots sur cette personne. Françoise de Passier était native de cette ville, fille d'Antoine, second président au Sénat de Savoie. Elle épousa D. Ivez, major de Tarentaise et Conseiller d'État du Duc de Savoie et résida à Moûtiers jusqu'à la fin de ses jours. Grillet ajoute enfin qu'elle fut célèbre par sa beauté et ses connaissances en littérature. De telles qualités lui valurent de nombreux panégyristes : outre l'érudit chanoine, on peut citer le chevalier d'Avisé et plusieurs poètes espagnols en garnison dans le Duché. De Françoise de Passier un ouvrage est parvenu jusqu'à nous. On a dit d’elle qu’elle fut « en vérité, digne de beaucoup de gloire et d’éloges par son talent rare et esprit élevé (…) et ses excellentes vertus ».
On voit donc un autre aspect de cette vie culturelle avec ce cercle des poètes moûtiérains que l'on rencontre au début du dix-septième siècle.

A la même époque il faut ajouter un autre nom, c'est celui de Pierre Pondruelly qui était alors Gardien du couvent dit des Cordeliers. Jacques Fodéré dans l’ouvrage consacré aux couvents de l'ordre de Saint François, nous dit de ce religieux qu'il fut « des plus doctes de ce temps, Docteur de Paris et vraiment Docteur, pour être versé de son temps en la science spéculative, lequel a paru et montre la subtilité de son esprit, en disputes en plusieurs chapitres généraux et provinciaux ». Voilà un personnage de plus qui a dû contribuer à cette vie culturelle car même si la création est aussi faite de spontanéité, elle ne peut que trouver un terrain favorable dans un milieu cultivé.
Notre argumentation serait un peu courte si nous en restions à la citation de ces quelques noms ; il faut élargir la perspective et dire que le dix-septième siècle fut à Moûtiers une période faste pour le développement des établissements scolaires, créant ainsi un terreau favorable à l'accueil des manifestations artistiques.
 
Ces efforts faits dans le domaine de l'éducation, la présence de quelques personnes attentives aux expressions artistiques, tout cela a donc contribué à ce développement de la vie artistique et culturelle dans la capitale de la Tarentaise.

Moûtiers, cité des peintres et des sculpteurs

Pour mieux connaître la vie moûtiéraine dans la seconde moitié du dix-septième siècle, outre les archives du Conseil de la Ville, on possède deux séries de documents importants : d'une part les registres de catholicité qui, enregistrant baptêmes, mariages et décès, sont de bons témoins de la vie quotidienne. D'autre part, le registre cadastral de 1687 qui recense les propriétés des bourgeois de Moûtiers.
On est frappé, en confrontant ces documents, de la fréquence avec laquelle on rencontre des noms bien connus de ceux qui fréquentent les églises baroques et essayent de mieux connaître leur histoire. Nous en citons quelques-uns, un peu au hasard : Nicolas Oudéard, Jacques Antoine Todesco (généralement orthographié Thodesque), Jean-Marie Guala dit Molino, Joseph Cohendoz... Tous ces artistes sont donc installés à Moûtiers où ils ont quelques propriétés, et où leurs familles séjournent en permanence, alors qu'eux vont d'un chantier à l'autre exercer leur art. Le cadastre montre qu'ils n'ont pas des fortunes, du moins terriennes, considérables mais ils sont bien connus. Le plus intéressant est sans doute de regarder les actes des baptêmes. Le plus souvent à cette époque, parrains et marraines sont des proches, en partant pour le premier enfant du grand-père et de la grand-mère de celui-ci et en allant ensuite vers des parents plus éloignés. Pour beaucoup de ces artistes habitant Moûtiers, il était difficile de suivre cette coutume : originaires de la Val Sesia, ils étaient loin de leur famille. Ce sont alors les relations qui sont choisies pour devenir parrains et marraines et l'on se rend compte que ce ne sont pas n'importe quelles relations : membres du Conseil de la Ville, ecclésiastiques, membres de la basoche reviennent très souvent comme parrains et marraines des enfants des peintres et des sculpteurs. Par exemple en 1682, le parrain de Jeanne-Antoinette, fille du peintre Nicolas Oudéard, est Spectable Louis Bernard et, la marraine, demoiselle Antoinette Ferley. Les Bernard et les Ferley sont deux des familles les plus en vue de la petite cité, leurs membres ayant occupé des fonctions importantes dans la vie municipale. Ou bien, en 1687, au baptême de Louise, fille de Jean-Marie Guala dit Molino, le parrain est le Révérend Seigneur Chanoine Claude Veffray.
Pourquoi ces artistes s'installèrent-ils à Moûtiers ? Une raison simple s'impose, Moûtiers est au cœur des vallées de Tarentaise et il était facile à partir de ce point de se déplacer sur les différents chantiers des églises qui pouvaient leur être confiés. Mais d'autres raisons ont pu jouer : résider à Moûtiers c'était être à proximité de l'Archevêque, des chanoines et des maisons religieuses (capucins, cordeliers, clarisses) qui pouvaient régulièrement passer des commandes et recommander ces artistes auprès des différentes paroisses. Les commandes ne venaient pas seulement des religieux, les familles nobles ou bourgeoises pouvaient, elles aussi faire appel à ces artistes. Résider à Moûtiers c'était enfin disposer d'un important vivier d'artisans, compagnons et apprentis qui aidaient les artistes dans la réalisation de leurs œuvres les plus importantes.

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