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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 22:18

Des rites et des croyances

Au cours des 5ème et 6ème siècles les diocèses savoyards se forment, témoins d’une implantation chrétienne. Ce sont donc les rites chrétiens qui ont principalement marqué et rythmé la vie de nos ancêtres. Du baptême à la confirmation, du mariage aux funérailles, les cérémonies religieuses marquaient ces moments de la vie de l’individu qui sont des passages et qui ont besoin d’être ritualisés.  Mais il serait trop simple d’imaginer qu’il y avait simplement le cadre tracé par l'Eglise ; de multiples rites aux racines diverses, souvent païennes, venaient se mêler aux cérémonies de l’Eglise. Regardons ce qui regardait la naissance, en particulier le baptême des enfants.

Le baptême des enfants

Les 12ème et 13ème siècles enregistrent un profond changement quant au baptême ; changement dont on trouverait les prémices dés l’époque de Charlemagne. Durant les premiers siècles de l'Eglise, on baptisait principalement des adultes pendant la nuit pascale. Ces adultes avaient été initiés durant leur catéchuménat qui connaissait son point culminant pendant le carême précédant le baptême. Dans ce contexte, le sacrement était administré par l’évêque, dans sa cathédrale, où plutôt dans le baptistère, un bâtiment attenant avec une piscine puisque l’on baptisait par immersion de tout le corps.
Le changement va consister essentiellement à baptiser des enfants, de très jeunes enfants. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, il sera habituel de baptiser les nouveau-nés du matin, dés l’après-midi, et ceux de l’après-midi ou de la nuit, dés le lendemain matin, parfois fort tôt. S’il faut baptiser au plus vite, car on a la hantise d’un enfant qui viendrait à mourir sans baptême, il faut donc baptiser au plus proche. Le curé devient naturellement le ministre habituel du baptême, qui se passe dans l’église paroissiale. La piscine permettant l’immersion des adultes a fait place aux fonts baptismaux, beaucoup plus modestes, mais suffisant pour un geste qui s'est réduit à verser un peu d'eau sur la tête de l'enfant.  
La cérémonie du baptême s’est donc peu à peu codifiée. Ce qui est intéressant, c’est de voir, non pas cette cérémonie elle-même, mais ce qui l’accompagnait : les rites, les modes et les croyances.

Un cortège riche de significations

Le plus intéressant est sans doute le cortège. L’enfant est porté dans son berceau, puisque c’était le seul objet dans lequel celui-ci était placé. Ce berceau, porté essentiellement par le parrain, mais parfois par  la marraine ou encore par la sage femme, est orné, souvent de fleurs, lorsque la saison s’y prête, et, le plus souvent, de rubans. C’est un langage qui vise à désigner le sexe de l’enfant mais qui est extrêmement difficile à décoder car très variable d’un village à l’autre.
Plus parlant encore, c’est le fait que la mère ne puisse pas prendre part à ce cortège puisqu’il a lieu quelques heures après l’accouchement. Il est cependant difficile d’imaginer une absence totale de la mère en un moment aussi important pour l’enfant. La question est donc : comment rendre présente une personne qui n’est pas là ?
Van Gennep, grand folkloriste, qui a recueilli les traditions savoyardes du début du 20ème siècle, a remarqué que dans toute la « Santa Terra », c’est-à-dire les villages à l’extrémité de la Haute Tarentaise (Val d’Isère, Tignes, Sainte Foy, Villaroger et Montvalezan), l’enfant était enveloppé dans le piaille (en patois : pià). L’origine pourrait être le latin pallium (drap, manteau) qui désignait plus spécialement chez les romains une étoffe utilisée lors des mariages et qui est devenue, par la suite, un attribut archiépiscopal. Mais ce qui importe peut-être plus encore, c’est que ce piaille haut tarin était un châle appartenant à la mère.
Il faut le mettre en relation avec le fait que lorsque le piaille n’est pas utilisé, le parrain portait généralement un ruban de fil d’or qu’il nouait autour du bras droit ou gauche selon le sexe de l’enfant. Qu’est ce que ce ruban doré ? C’est tout simplement une cordette telle celle que l’on peut voir à l’arrière de la binda, la frontière, cette coiffe très caractéristique des femmes de cette Haute Tarentaise.
Une conclusion s’impose alors : la mère est absence pour les raisons que l’on a vues, mais elle est là par une opération de métaphore, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une pièce ornementale typiquement féminine.
La preuve de cela : Van Gennep travaille à une époque où les choses commencent à se transformer, c’est-à-dire au tournant marqué par la Première Guerre mondiale. Parfois on n’utilise plus, ni le piaille, ni la cordette, mais, dans ces cas là, l’enfant est enveloppé dans le voile de mariage de la mère. Cela n’a  rien de typiquement savoyard puisque le voile de mousseline vient de la ville mais la fonction a bien été conservée, c’est bien toujours une présence symbolique de la mère.
Remarquons encore ce que disait Christiane Michel, elle aussi relatant des coutumes de la même vallée : le ruban porté par le parrain, symbolisant donc la mère – était soigneusement conservé et lorsqu’il s’agissait d’une fille, ce ruban était destiné, plus tard,  à devenir la cordette de sa binda. Il y avait donc le beau symbole d’un témoin qui était transmis.
J’ajoute une preuve a contrario : là où il n’y avait pas une coiffe caractéristique telle que la binda avec sa cordette, on avait pourtant le même mécanisme. En Faucigny, c’est le fian,  la ceinture de mariage brodée de la mère qui est posée sur le berceau.

Une gravure pleine de bruits et de vie

 

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On peut regarder une célèbre gravure de Bacler d’Albe. Elle est intéressante pour nous car cette lithographie de la fin du 18ème siècle est présentée comme une scène des « montagnes du Mont Blanc ». On a souvent dit qu’il s’agissait de coutumes de la vallée de l’Arve.  Ce qui pose problème car ce qui est représenté n’a été repéré par Van Gennep qu’en Tarentaise. La solution est assez simple : lorsque Bacler d’Albe dessine, la Savoie s’appelle le « département du Mont Blanc » alors que la Haute Savoie d’aujourd’hui est le département du Leman. Bacler a donc bien représenté quelque chose qui se passe dans les montagnes du « Mont Blanc », au sens du département.
On remarque principalement deux choses sur cette lithographie : des hommes sont en train de tirer des coups de fusil et de pistolet. C’est là une manifestation habituelle de la liesse (tir de boîtes, pétards des mariages). Mais en rester là serait un peu court. C’est, au départ au moins, l’un de ces rites apotropaïques, ce qui signifie un rite qui détourne des maux. C’est donc un rite tout à la fois pré-chrétien et chrétien : on veut ainsi faire fuir les mauvais esprits, ce qui s’accorde avec une théologie chrétienne qui fait du nouveau-né un être en danger tant qu’il n’est pas baptisé. Ce cortège bruyant n’est donc autre qu’un « corridor de sécurité » jusqu’à l’église, de manière à ce que l’enfant y arrive sans encombres.
Autre élément, le parrain lance des friandises (fruits secs, noix, noisettes qui deviendront plus tard des dragées). C’est une survivance des natalitia gallo-romaines (présents donnés lors des naissances). Elles sont un symbole de fécondité et d’abondance, ce que des sociologues désignent comme un rite « consumatoire » : lorsque l’on fait la fête, l’on dépense sans compter, en dehors de toute nécessité économique. Mais c’est aussi un rite compensatoire : il y a une sorte de droit d’entrée dans la société qui est à payer, dont le parrain doit s’acquitter. On est donc bien dans un rite de passage.

La condition féminine

La mère est donc absente de ces rites qui entourent le baptême et de la cérémonie elle-même pour des raisons physiologiques. Les choses sont loin d’être aussi simples. La mère est surtout absente parce qu’elle est mise au dehors de la vie sociale tant qu’elle n’a pas été purifiée lors d’une cérémonie, aujourd’hui disparue, appelée le rite des relevailles.
 La société de jadis a lourdement insisté sur les interdits qui portaient sur la femme durant les 40 jours entre la naissance et ces relevailles : pendant ces quarante jours, le même temps que le Carême, l’accouchée était considérée comme « impure ». Elle ne pouvait quitter sa maison, ne pouvait avoir des rapports sexuels, aller puiser de l’eau au puits (qu’elle tarirait), toucher le pain (aliment sacré), ou encore se rendre à l’église…
On comprend bien que cette cérémonie des relevailles ait introduit un rite de passage secondaire qui ne concerne plus l’enfant mais la mère. Celle-ci vit bien un épisode avec les deux phases caractéristiques de tout rite de passage : mise à part et réintégration.
Le fait que la réintégration soit une purification signifie que donner la vie est devenu, dans cette société traditionnelle, un acte tabou, c’est-à-dire quelque chose qui attire et qui repousse. C’est toute l’ambiguïté de la condition féminine dans la société traditionnelle : la femme est celle qui doit donner la vie, et qui doit le faire pour être pleinement considérée comme une femme, mais lorsqu’elle l’a fait, elle doit être purifiée, comme si elle avait commis un péché.

On voit que l’on a, si l’on considère maintenant l’ensemble des éléments, une certaine cohérence : le baptême est réservé aux très jeunes enfants. La mère, pour des raisons de simple bon sens, ne peut pas participer au baptême puisqu’il faut quasiment que celui-ci suive la naissance. Mais on greffe des raisons qui sont autres que le simple bon sens physiologique : l’impureté de la femme. On institue alors une cérémonie qui va être une sorte « d’annexe » du baptême, elle concerne l’enfant, mais surtout la femme, la cérémonie des relevailles,

Regarder le passé nous fait découvrir d’étranges territoires à travers toutes ces croyances. Mais, en définitive, elles nous renvoient à nos propres étrangetés qui étonneront, sans doute, grandement nos descendants.

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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