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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 21:12

Cet article poursuit la réflexion sur les rites de passage, il est lui aussi le fruit d'une conférence. Il est toujours intéressant de regarder la phase de la vie de l’individu qui va marquer le passage de l’enfance à la vie adulte, ce passage n’est pas caractérisé que par des éléments sexuels – au sens large – mais ils sont symptomatiques : si l’enfant à une relation à l’autre qui est essentiellement dans le cadre de la relation parentale (ce qui ne l’empêche pas d’être socialisé : école, jeux, autres parents, etc.), il y a un moment où l’individu :
- cherche à se définir par rapport à lui-même,
- cherche à se définir par rapport à l’autre en dehors de la relation parentale,
c’est ce que l’on a pris l’habitude de définir par le temps de l’adolescence, un temps qui a tout a la fois
- des composantes physiques ; comme le disait Salvador Dali : « L'adolescence est l'apparition des premiers poils »,
- des composantes sociales avec des phénomènes claniques caractéristiques,
- des composantes métaphysiques ; comme le disait George Bernard Shaw : «  L'adolescence est l'âge où les enfants commencent à répondre eux-mêmes aux questions qu'ils posent ».
C’est un temps qui nécessairement est un temps de crise – la fameuse crise de l’adolescence qui est bien sûr à relativiser selon les individus – et en laquelle l’on retrouve nos trois composantes :
- composantes physiques avec le passage vers la puberté, la mue chez les garçons, l’acné juvénile, etc,
- composantes sociales avec des phases de rejet, d’isolement, etc.
- composantes métaphysiques que l’on pourrait résumer, là encore, par un bon mot, de Philippe Solers : « La maladie de l'adolescence... est de ne pas savoir ce que l'on veut et de le vouloir cependant à tout prix ».

Tous ces éléments comportent une part biologique mais sont aussi dépendant de la société. C’est une fois encore l’occasion de redire que lorsque l’on est face à l’humain le biologique est toujours secondaire par rapport au social.
 On a déjà eu l’occasion de dire que la société traditionnelle est une société dans laquelle on a :
- une enfance courte,
- un passage brutal de l’enfance à la vie adulte.

On avait déjà signalé que, dans la tradition juive, on est considéré comme l'un des membres de la communauté des adultes à 12 ou 13 ans et cette transition est célébrée dans la cérémonie de la bar mitzvah.
Dans la jurisprudence islamique, les signes de l’âge de la puberté est de 15 ans chez les garçons et de 9 ans chez les filles. On voit bien dans ce cas que l’on est dans quelque chose qui est plus théorique et social que véritablement appuyé sur la biologie. En effet, si les biologistes donnent généralement une fourchette qui va de 9 à 14 ans pour la fille, la moyenne est plutôt située à l’âge de 12 ans.

Quelques lignes de Thierry Lavergne qui est un praticien hospitalier résument bien la situation actuelle : « Il y a des climats où l’enfant travaille très tôt, où l’adolescence est écourtée et où ce passage ne dure pas. Il est des époques où le climat social précipite les filles de l’enfance au mariage et les garçons de l’enfance au travail. A l’inverse, notre société et notre époque laissent perdurer l’adolescence. Le rite de marge se prolonge. On ne saurait dire si c’est l’adolescent qui refuse de quitter la rive de l’enfance ou si sur les rives de l’âge adulte, il y a pas de place pour lui. Le résultat, c’est que l’adolescent reste au milieu du gué plus longtemps qu’avant. L’étape suivante du rite d’agrégation, qui permet l’insertion sociale, est retardée et souvent difficile ».
Il est intéressant, à partir de ce texte, de voir ce qu’il en était dans la société traditionnelle telle qu’elle a fonctionné chez-nous. Même si le temps de l’adolescence y était un temps court, comment cela était-il vécu et comment se faisait le passage vers le rite qui marquait sans doute le plus le devenir adulte : le mariage ?

Les veillées étaient autrefois un moment privilégié de la vie sociale. La veillée a d’abord une fonction économique puisqu’elle est le moment où l’on va effectuer quelques travaux spécifiques. Mais la veillée n’a pas qu’une fonction économique, elle a aussi une fonction ludique, ou, plus globalement, sociale, comme toute rencontre : moments de discussions, de transmission d’une mémoire, de jeux, de chants, etc. C’était donc l’occasion rêvée pour se connaître. Les témoignages des prêtres du 19ème siècle reviennent souvent sur cet aspect.
 
Il est intéressant d’évoquer une autre occasion de rencontres, ce sont les séjours à la montagne (montagnettes plus qu’alpages qui, sauf dans les cas d’alpages familiaux, n’étaient pas bien l’occasion de rencontres entre les sexes).

La montagne a souvent joué symboliquement comme le lieu où des transgressions étaient permises. Relisez la chèvre de Monsieur Seguin, son rêve de l'Alpe n’est pas autre chose qu’une mise en scène de la montagne comme un lieu de transgression. Il faut savoir que si, dans les Lettres de mon moulin, l’histoire est en soi, elle apparaît aussi dans l’Arlésienne comme un récit enchâssé. Là, un vieux berger, Français Mamaï, qui est l’incarnation de l’ordre, du respect des contraintes sociales, a lui aussi un rêve un peu fou, transgressif qui le conduit dans l’Alpe. La montagne joue donc comme le lieu de la liberté en opposition aux contraintes de la plaine.
Lorsque Mgr Rey, évêque d’Annecy de 1832 à 1842, fait une visite pastorale dans le Haut Chablais, il témoigne de pratiques que bien sûr un évêque de cette époque condamne : « Dans une autre localité, les moyens pris pour garantir les mariages contre les criminelles liaisons dont ils étaient précédés, avaient été jusque-là inutiles. Les parents n'avaient point prêté leur concours au ministère pastoral. La plupart des jeunes gens ne comprenaient nullement le grand devoir d'entourer de respect les fiancées destinées à devenir leurs compagnes, et elles-mêmes oubliaient trop souvent que la réserve et la modestie sont le premier devoir des jeunes filles. Le temps passé sur les montagnes à paître des troupeaux, se trouvait être un fatal écueil ; la vive impression produite par les instructions de l'évêque, en augmentant l'influence du curé, lui permit d'obtenir des parents les utiles mesures qu'ils lui avaient refusées jusqu'alors. Ils se concertèrent de manière qu'il y eût toujours quelques chefs de famille avec les jeunes gens, dans ces parages solitaires, pendant la saison des pâturages, cette sage précaution eut tout le bon effet qu'on pouvait en attendre. »

 

Apparemment on est allé  beaucoup plus loin dans une région bien particulière qui est le Beaufortain - rappelons qu'il s’agit d’une vallée caractérisée par des alpages familiaux.
C’est l’abbé Hudry qui a levé le voile sur certaines pratiques dans un article paru en 1974 qui avait pour titre : « Relations sexuelles prénuptiales en Tarentaise et dans le Beaufortain d’après les documents ecclésiastiques ».
Le point de départ est un extrait des Acta Tarantasiensis ecclesia de Mgr Germonio (synode 1609 – édition 1620) :
« Nous avons le profond regret et la très grande honte de rapporter ce que   nous   avons   appris,   non   sans   grand   étonnement,   de   l'emportement scandaleux de la jeunesse de nombreux villages et hameaux dépendant de notre juridiction, bien que nos prédécesseurs archevêques se soient appliqués assidûment   à   supprimer   cette   détestable   habitude   et,   comme   une   herbe vénéneuse, à extirper ce mal par de  sévères  prescriptions.  Cependant elle subsiste. De jeunes paysans ont l'habitude, le dimanche et les jours de fête, que la coutume des chrétiens réserve au repos et au service seul de Dieu, de prolonger les veillées jusque tard dans la nuit avec des jeunes filles nubiles, et du fait de l'éloignement de leurs demeures, de leur demander l'hospitalité avec l'intention de se coucher, ce que dans le langage habituel on nomme alberger. Mais celles-ci, bien qu'elles aient promis de garder leur chasteté et sans avoir demandé le consentement de leurs parents, ne refusent  pas   la  proposition.  Au  contraire  chacune,  gardant  cependant  ses vêtements de dessous, s'abandonne d'une façon irréfléchie dans le même lit à   la   discrétion  de   l'un   des   jeunes   gens.  Là,  sous   le  coup   de   la  passion amoureuse, malgré le vain obstacle des vêtements, il arrive très fréquemment que  sont  rompus à  la  fois  les  promesses bien  frêles et  les  hymens  de  la virginité, et deviennent femmes celles qui, peu de temps avant, étaient encore vierges.
Que peut-on attendre dans une très grande solitude de ce genre de rassemblement nocturne d'amoureux ? La honte de la défloration est alors excusée sous le nom de noces et pour que le mariage, contracté à la dérobée, soit ratifié à l'église, ces maîtresses impudentes ne rougissent pas de citer devant un tribunal ceux qui ont couché avec elles si des contestations surgissent. Ce détestable abus, invention de Satan, malsonnant aux oreilles de chrétiens, non toléré même chez les peuples païens, nous désirons l'extirper pour que le sacrement de mariage ne provienne pas d'un péché ; ainsi nous approuvons les décrets portés par nos prédécesseurs archevêques contre ce genre de corruption et nous les confirmons, déclarant en plus que seront excommuniés non seulement ceux qui font et celles qui subissent la défloration, mais encore s'ils le savent et le permettent leurs parents ; l'absolution nous en est réservée et celle-ci doit être refusée absolument à tous ceux qui auraient défloré des jeunes filles, à moins qu'ils les prennent comme épouses ou qu'ils réparent le dommage causé par une dot estimée par l'arbitrage de prud'homme selon l'état et les possibilités des personnes ».

    Nous avons donc, à l’époque de Germonio, une coutume bien enracinée, étendue, et qui subsistera dans le Beaufortain jusqu’au 19ème siècle (Hauteluce), sinon officiellement permise, du moins officieusement tolérée que l’on nomme "Alberger". L’albergement est une location, l’idée est donc celle de quelqu’un qui vient habiter là où il n’est pas propriétaire. On trouve d’ailleurs l’expression « alberger en tout bien, toute honneur », montrant bien la tolérance.

Le Préfet Vermheil, préfet du Mont Blanc sous l’Empire, cite une autre expression : « courir la trosse ». L’étymologie est difficile à préciser. A Hauteluce on parlait de la « tressaz ».
Van Gennep enfin explique qu’à la suite de ces relations prénuptiales, toujours dans le Beaufortain, il y avait un quasi rite de mariage : lorsque deux jeunes gens avaient ce type de relation, ils en informaient leurs compagnons au cours d'un repas. Chacun des deux jeunes buvait alors dans le même verre ou la même tasse que le garçon ensuite brisait. A partir de ce moment, on les regardait comme mariés et ils se mariaient dans les mois qui suivaient.
On peut remarquer que lors des mariages juifs il y a un verre qui est brisé mais c’est peut-être aller loin que d’y chercher une relation.

Quelle conclusion tirer de tout cela ? Des textes qui sont généralement écrits par des personnages rigoristes (Mgr Germonio au 17ème siècle ou les évêques du 19ème siècle) qui ont sans doute une tendance à généraliser et à noircir certaines choses ?

Cela relativise cependant l'idée parfois bien ancrée de la grande sagesse et discipline des adolescents d'autrefois !

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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