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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 23:54

Les veillées étaient autrefois un moment privilégié de la vie sociale. Le poète Guy Bornand fait remonter en notre aujourd’hui ce temps déjà lointain :
«  Les veillées s’enlisaient
dans la fumée des pipes,
le ronronnement des rouets,
le friselis des chènevottes,
la bonne odeur des soupes
et des tendresses, tenues au chaud ».
La veillée a d’abord une fonction économique puisqu’elle est le moment où l’on va effectuer quelques travaux spécifiques. Deux sont ici rappelées, le travail de la laine avec l’évocation des rouets et le travail du chanvre. Les chènevottes ce sont les tiges de chanvre auxquelles on va appliquer l’opération du « teillage », c’est-à-dire ôter l’écorce afin d’extraire la filasse. Cette opération peut se faire avec un brise chanvre, mais, lors des veillées, on le faisait souvent à la main. On pourrait encore évoquer une autre activité, c’est le « gremaillage », c’est-à-dire l’action de casser les noix et d’en retirer les cerneaux afin, ensuite, de les porter au moulin à « troillette » où l’on pressait ces cerneaux pour en extraire la bonne huile de noix.
Mais la veillée n’a pas qu’une fonction économique, elle a aussi une fonction ludique, ou, plus globalement, sociale, comme toute rencontre : moments de discussions, de transmission d’une mémoire, de jeux, de chants, etc. C’était donc l’occasion rêvée pour se connaître. Les témoignages des prêtres du 19ème siècle reviennent souvent sur cet aspect. L'Eglise de cette époque est rigoriste et l’on n’aime donc pas beaucoup ces moments de la vie sociale. Ecoutons le curé de Thorens qui s’adresse à  Mgr Rendu, alors évêque d’Annecy : « Les courses nocturnes accompagnées de chants, de cris, de huées, suivies de veillées, de danses, de jeux de cartes, quelques fois d’autres jeux indécents et même de la boisson des eaux-de-vie, d’une grande lubricité dans les paroles et les manières, sont malheureusement très usitées en toute saison ; mais surtout l’automne et l’hiver. Dans presque toutes les réunions on teille le chanvre le soir au moyen de nombreuses réunions qui ont les inconvénients énoncés ci-dessus ».
Les curés du 19ème siècle noircissent sans doute le tableau mais il est vrai que ces veillées étaient recherchées par les jeunes gens, devenant un terrain propice à des manœuvres d’approches pouvant conduire à plus, si affinité !

 

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LA DEMANDE

Une fois le choix effectué, venait le moment très codifié de la demande. En règle générale, l’on ne fait pas soi-même cette demande. Dans certains cas, c’est un ami du garçon qui l’accompagne et qui va parler pour lui aux parents de la fille. On insiste souvent pour que cet ambassadeur soit marié ; cela rendant sans doute la démarche plus sérieuse. A Tignes et à Val d’Isère, ce compagnon s’appelle le « botachu », dans les Bauges, c’est le « garodier » et, en Haute-Savoie, à Quintal, le « trénamenté » (traîne manteau).
Dans les autres cas,  c’est le père qui va effectuer la demande. Il doit le faire d’une manière naturelle mais, paradoxalement,  en respectant un rituel très codifié. Le père se rend chez les parents de la jeune fille. On discute un peu de tout, de la pluie et du beau temps. Tous savent bien pourquoi il est venu, mais il y a des choses que l’on ne peut pas dire de but en blanc, ce serait inconvenant. Ce n’est donc qu’à la fin de la veillée que le père va amener la conversation sur le sujet. Si tout va bien, le père de la fille va conclure en offrant à boire pour sceller la promesse.

FERRER L’EPOUSE

On entre alors dans une série de rites, variés mais bien codifiés, qui ne prendront fin qu’avec le mariage lui-même.  Le rituel social se manifeste d’abord par des dons et cadeaux. Le fiancé va devoir « ferrer l’épouse ». L’expression peut sembler un peu rude car ce que l’on ferrait à cette époque c’était d’abord les mulets. Mais, dans notre contexte, cela n’avait rien de désagréable puisqu’il s ‘agissait tout simplement d’aller acheter les bijoux. A Thônes, on disait « enchaîner l’épouse » car l’on achetait la chaîne qui allait supporter le cœur et la croix ; l’ensemble s’appelant alors « l’esclavage ».
Ailleurs l’on disait « acheter le bel » (ou les biaux). Ces belles choses, ce sont les bijoux mais parfois également les habits de fête.
Quels sont ces bijoux ? En règle générale la chaîne qui va supporter, parfois le cœur, et, toujours, la croix, l’alliance, les boucles d’oreilles et parfois une broche.  Si au 19ème siècle, l’ensemble peut être en or, il était, auparavant,  plus probablement en argent, voire même en bronze ou en fer.
Ces bijoux étaient souvent réalisés en fondant des pièces d’argent. Ce travail était celui de chaudronniers bijoutiers ambulants. Par la suite, l’on a eu l’implantation de bijoutiers dans les bourgs. Chacun se distinguait par une marque, un poinçon, qui attestait de son travail.

 

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Tout cela avait un coût certain et l’on vendait parfois une vache pour pouvoir subvenir à ces dépenses. Dans des familles moins aisées, les bijoux sont des bijoux de famille que l’on se transmet d’une génération à l’autre.
Les bijoux étaient déposés dans un coffret en bois sculpté ; la coutume voulant que la fabrication et la décoration soient l’œuvre du futur lui-même. On avait donc des objets d’une certaine rusticité mais avec toujours une recherche dans une décoration personnalisée.  
Le fiancé devait également remettre à sa future des arrhes, une somme d’argent qui lui restait acquise en cas de dédit. Il est vrai qu’il était plus difficile pour une fille qui avait été fiancée sans que cela n’ait abouti au mariage de pouvoir se fiancer à nouveau.

LA DOT

Les bijoux et les arrhes viennent donc du fiancé. La fiancée, ou tout du moins sa famille, se doivent également de donner quelque chose et ce n’était pas rien puisque c’était la dot. Le mot a la même origine que le don. Il faut rappeler un point important du droit savoyard de naguère : seuls les garçons héritent de la terre. La dot est donc la part d’héritage de la fille qui lui reste acquise en cas de veuvage. Cette dot se compose de quatre parties.
Une somme d’argent qui est la dot proprement dite.
Le trossel, c’est le trousseau composé des robes, linges de corps, vêtements ordinaires, toile et bien sûr les précieux vêtements qui se portaient lors des dimanches et fêtes : coiffes, châles et tabliers ; vêtements qui, on le sait, pouvaient être d’une grande richesse avec des tissus de soie ou de velours brodés.
Le fardel qui comprend la literie et le linge de table.

 

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Enfin quelques objets et animaux. Le plus souvent c’est un coffre dans lequel l’on va pouvoir garder le linge et un rouet, instrument par excellence de la bonne épouse. Quant aux animaux tout dépend de la fortune familiale, au mieux une vache, plus souvent quelques brebis qui constituent ainsi une chaîne économique qui va de la laine au rouet et au coffre dans lequel l’on range les étoffes.

 

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Tous les éléments de la dot sont précisément énumérés devant notaire qui rédige le contrat dotal, un document aujourd’hui précieux puisqu’il est une bonne photographie des objets du quotidien et de la fortune de nos ancêtres.

 

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ULTIMES DEMARCHES
 

 

Le mariage étant autrefois  un acte nécessairement religieux l’acheminement vers le mariage va  devoir passer par la publication des bancs, c’est-à-dire le fait de rendre publique, en l’église, la prochaine union. Il y a trois publications qui se font les trois dimanches qui précèdent le mariage.
Dans certains villages, lors de la seconde publication, la fiancée invite ses amies pour confectionner le bouquet des mariés et les cocardes pour les conscrits du marié. C’est en même temps une cérémonie d’adieu : la fiancée offre bugnes et rissoles à celles dont elle va désormais être séparée par son statut marital.
Le troisième dimanche de publication, il y a souvent une cérémonie religieuse : la fiancée se rend à la grand-messe accompagnée d’une femme mariée, qui lui sert de chaperon, et qui va allumer deux cierges, symbolisant les deux époux. Une rude tâche attend les deux futurs à l’issue de la messe, ils doivent se rendre auprès de tous ceux qu’ils vont inviter. Les invitations sont déjà faites mais là encore l’on a affaire à un rituel qui, s’il était omis, serait une marque d’inconvenance. On est loin du temps des invitations écrites, il faut rencontrer chacun et accepter, en chaque maison, les boissons offertes. Tout cela, il est vrai, se faisant à pied !

Tout est maintenant prêt. Il ne reste plus qu’à attendre le jour des noces qui verra à son tour une richesse particulière en matière de rites, tant religieux que civils, pour bien marquer l’entrée dans une autre vie. Mais ceci est une autre histoire.

 

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LA BARRIERE

Lorsque la jeune femme épousait un homme qui n’était pas natif du village, sur l’itinéraire que devait emprunter le cortège, on édifiait une véritable barricade qui est devenue, au fil du temps, un simple ruban barrant le chemin. Le sens en était explicite : le marié venait prendre une fille du village, il lui fallait « payer » pour accomplir un tel acte. Le gage consistait généralement dans le fait de payer à boire aux garçons du village de manière à remédier à leur frustration et à pouvoir poursuivre le cortège. Non seulement l’on buvait à la barrière mais le futur remettait également quelques pièces pour que les jeunes gens puissent poursuivre leurs libations.

 

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Le folkloriste Arnold Van Gennep a recueilli un texte de 1892 qui est un discours prononcé lors d’une barrière. Il dit bien le sens de cette cérémonie. « Au moment de quitter Bourg-Saint-Maurice, avant de vous envoler au loin, savourer un bonheur durable, veuillez vous arrêter un instant, pour recevoir nos regrets et nos souhaits respectueux. Chère Madame, Nous nous étions tant habitués à votre présence, votre grâce et votre amabilité nous étaient si agréables, notre regret est si profond, qu'ils semblent nous donner le droit d'exhaler nos plaintes. Oui, nous voyons avec peine votre départ ; vous étiez tout à la fois le charme et l'ornement de notre cité ; vous en étiez le modèle de vertu... Mais hélas ! comme le touriste qui aime et visite nos montagnes regagne son lointain pays en emportant nos fleurs les plus rares, de même une main aimée vous a recueillie pour être la joie et l'espoir de son foyer. C'est l'amour qui vous emporte sur ses ailes rosées ; il faut nous incliner et nous consoler en songeant que c'est le bonheur qui vous appelle loin de nous. Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Est-il permis d'espérer malgré cela que vous accorderez quelquefois à vos compatriotes une pensée, un souvenir ?... Oui, n'est-ce pas ?... Le bras aussi sur lequel vous vous appuyez ne vous fera pas complètement oublier ce petit coin de la Tarentaise si coquet, si pittoresque.
Et vous, Monsieur, vous l'élu de son cœur, vous qui avez le bonheur de la posséder toute entière, nous vous félicitons. Soyez fier de votre trésor et rendez-la heureuse autant qu'elle le mérite. Dans votre bonheur, n'oubliez pas le lieu qui la vit naître, qui la .vit grandir, devenir bonne et charmante. Puisqu'elle vous aime, vous êtes des nôtres et n'oubliez pas vos amis du Bourg-Saint-Maurice. Quand vos loisirs le permettront, revenez visiter les sites qui lui lurent chers. Aussi nous ne vous disons pas « Adieu », mais «au revoir ». Chers époux, Permettez-nous de vous présenter nos souhaits sincères pour votre bonheur et votre prospérité. Puisse le ciel répandre sur vous ses dons les plus précieux, ses joies les plus exquises, ses biens les plus durables ! »

LE CORTEGE

Le cortège pouvait alors reprendre en direction de l’église du village. Dans quelques communes, la mariée est conduite à l’église à cheval entourée d’une troupe de cavaliers, les garçons menant les filles en croupe. Ce partage de la même monture par le cavalier et sa cavalière peut nous sembler plutôt sympathique. Tous ne le voyaient pas alors de la même manière ; le curé du Grand-Bornand, en 1845, est particulièrement scandalisé par cette manière de faire et il s’en indigne : « mais ce qu’il y a de plus mauvais, c’est la coutume abominable d’aller à cheval, quelque fois à deux hommes et femmes et garçons et filles ; je me suis élevé contre ce désordre révoltant, contraire aux bonnes mœurs, à la modestie, à la bienséance et à l’honnêteté morale et civile ».
1-copie-1Ce cortège est bruyant. En tête le ménétrier ou joueur de violon essaie de se faire entendre. Vers la fin du 19ème siècle il sera accompagné, ou remplacé, par l’accordéoniste. Ce qui rend la tâche difficile pour ces musiciens, c’est le fait que, durant tout le cortège, on lance des pétards, on tire les boîtes, des sortes de petits mortiers aux détonations bruyantes, et certains tirent des coups de pistolet aussi bruyants que dangereux. L’importance d’une noce se repérant au tintamarre fait par ces multiples détonations. Nos klaxons, lors de nos déplacements où les chevaux vapeurs ont remplacé les mulets, en sont les lointains descendants.

 

 

 

 

 

 

 

L’INTEGRATION DE LA NOUVELLE EPOUSE

Après la cérémonie religieuse dans l’église paroissiale, on se rend au cimetière tout proche, souvent entourant l’église. Là, l’épouse est conduite sur la tombe de la famille de l’époux. On y prie pour les défunts. C’est un rite d’agrégation qui signifie que l’épouse a désormais une nouvelle famille. L’on se rend ensuite à la maison familiale de l’époux où sa mère va présider de nouveaux rites qui installent la jeune mariée dans son nouveau statut et testent ses capacités.
La belle-mère lui remet d’abord un tison avec lequel la mariée doit aller remuer les bûches brûlant dans la cheminée. Elle doit se montrer capable d'activer le foyer tout en étant économe. La belle-mère lui remettra encore symboliquement une louche et une quenouille. Désormais ce seront ses outils de travail de maîtresse de maison et de future mère. Cette transmission la conduisait enfin à la chambre qui était destinée au couple.   
 

 

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LE REPAS DES NOCES
 

Manger n’était pas un vain mot chez nos ancêtres. En des époques où les temps de disette n’étaient pas que des souvenirs, la fête se devait être un temps de l’abondance dans le manger et le boire. En général le repas des noces est pris chez les parents de l’époux. La cuisine n’étant pas grande, on nettoyait le plancher de la grange afin de pouvoir y accueillir tous les invités qui se mettaient à l’école de Gargantua.
Le repas débute vers midi, il est copieux et prendra quatre à cinq bonnes heures. Les invités vont ensuite se promener dans le village, allant boire chez l’un ou l’autre, visitant les cafés. L’on se retrouve à nouveau dans le lieu du repas pour le second acte : bouillon, rôti, salade, fromage, gâteau de Savoie et fruits doivent encore trouver place dans des estomacs que l’on aurait pu croire repus. La soirée se poursuit par des chants, discours et surtout des danses.
Dans les bourgs, l’habitude se prendra, à la fin du 19ème siècle, de manger dans les restaurants. Le 9 septembre 1899, le restaurant Million à Albertville sert, pour un mariage, un menu qui mènerait jusqu’à la tombe, par sa simple lecture, nos modernes diététiciens. A midi, s’enchaînent un hors d’œuvre, une mousseline de foie gras, une truite sauce Nantua, une timbale de gibier suivie d’un suprême de volaille Régence et d’un râble de lièvre sauce poivrade.   Petite pause avec les sorbets avant que l’on reparte, d’une fourchette décidée, à l’assaut d’une langouste parisienne, de truffes et champignons à la crème, d’un faisan rôti. Après la salade, arrivent une glace vanille et les desserts. Le soir, il fallait bien calmer une éventuelle faim restante. Le restaurant avait tout prévu en servant un consommé, une truite mayonnaise, du lièvre à la gelée, une volaille froide. Tout devant avoir une fin – il faut savoir raison garder -, la salade russe, la glace et le dessert venait achever nos convives.  

Bien souvent, pour marquer la fin de ce temps riche en rite, un repas dit de « clôture » se déroulait le dimanche après les noces. Dans certains villages, on l’appelle « le repas des répétailles ». Désormais un nouveau couple avait trouvé place dans la société.  Une nouvelle vie s’ouvre à eux, mais ceci est une autre histoire.

 

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Published by musee-moutiers - dans Pour préparer la visite
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