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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 20:31

Devant le panneau qui présente l'étagement alpin, une maquette représente une maison d'alpage d'une famille de Saint Martin de Belleville, celle de Georges Charles le créateur de la maquette. Outre cette belle réalisation, Georges Charles a confié au musée un texte sur cette vie en alpage. Celui-ci est d'autant plus précieux qu'à Saint Martin de Belleville les alpages n'étaient pas des fruits communs collectifs comme dans la plupart des communautés. Les alpages étaient de petits alpages familiaux gérés en grande partie par la mère de famille ; le père et les autres adultes restaient au village pour effectuer la fenaison et les moissons. Outre le précieux témoignage général sur la vie rurale, ce texte dit parfaitement la place exceptionnelle de la femme - et plus précisément de la mère, dans cet univers.

 

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" Inventaire d'une journée de travail dans la ferme à l'alpage.


Levée avant les lueurs du jour vers 4 heures, 4 heures et demie, l'habitude servant de réveil, la femme ( l'homme restant le plus souvent en bas au village ), allumait la lampe à pétrole et le feu de bois dans la cheminée avec des brins d'aulne vert - ârcosses - et secouait l'aîné(e) des enfants, le sortant d'un sommeil réparateur.
Après avoir bu un sommaire café coupé de chicorée, la mère se rendait au gardet (= garde-lait) pour chercher le lait de la veille et commencer la fabrication du fromage, tandis que le plus grand allait à la pachnée où étaient attachées les vaches pour s'atteler à la traite.
Assis sur un tabouret à un pied - le tâpâcul - accroché aux fesses, on commençait par les 5 ou 6 vaches que possédait chaque foyer paysan.
On passait ensuite à la traite des chèvres, puis on transportait le lait dans deux seaux, avec le joug calé sur les épaules jusqu'au garde-lait, où il était disposé dans l'eau fraîche.
Cette première besogne terminée, aux alentours de 6 ou 7 heures, la mère attisait le feu en soufflant sur la braise.
En ce petit matin frileux et brumeux, un peu de chaleur bienvenue se répandait dans la pièce, accompagnée du crépitement joyeux et de l'odeur acre et fumante des fascines qui flambent. La maison s'animait.
Toute la famille était alors debout, et l'on s'attablait pour un petit déjeuner copieux, composé de café, de lait bien sûr, de pain de seigle, de beurre et de confiture.
Quelquefois, on mangeait la "trantza" mélange de sérac chaud, de lait, et de pain dur, un régal pour les enfants.
Cette collation prise, on passait à la toilette.
Chacun se lavait à la bonne franquette - "Avoué d'âïgua frgi'da" - dans une cuvette ou un seau, au bassin ou directement dans le ruisseau, aidé du bon gros savon de Marseille.
Le lait de la veille ( 2 ou 3 bouilles ) auquel on avait ajouté de la présure pour le caillage chauffait dans le chaudron pendu à la potence en bois - "comacle" - pivotant sur l'âtre.
On l'avait auparavant écrémé avec la " copa" - et les plus petits de la maisonnée s'activaient sur la manivelle pour faire tourner la baratte.
En une demi-heure de brassage, la transformation s'opérait et une belle motte de beurre homogène sortait.
Ainsi de bon matin, les gamins avaient gagné leur beurre !
C'était le produit le plus rentable pour la vente.
Pendant ce temps, la mère remuait délicatement le caillé qui s'amoncelait au fond du chaudron.
Arrivé à la bonne température ( quand on ne possédait pas de thermomètre  on évaluait au juger, en plongeant le doigt )et lorsque le grain avait la bonne consistance, on enveloppait le caillé dans une toile de lin, que l'on ceinturait dans un cercle de hêtre légèrement concave, ou dans des faisselles.
Fortement pressé pendant 24 heures, à l'aide d'un couvercle en bois chargé de pierres, le fromage prenait forme.
On le portait ( une fois démoulé ) dans le gardet.
Là, on le frottait avec de la saumure jusqu'à l'affinage définitif qui s'achevait dans les caves des fermes de la vallée.
Le petit lait restant était employé pour la préparation du sérac, et pour la nourriture du cochon.
Après la fabrication des tommes de vache, suivait la préparation de celles de chèvre.
Le plus grand était parti depuis longtemps, à travers champ, mener paître le troupeau.
La mère lui avait rempli la musette avec le casse-croûte de midi.
Au menu : oeuf, pain, jambon, - " jambette" - de porc, saucissons, tomme et chocolat.
Anecdote : quand le pâtre était une bergère, la maman glissait opportunément du tricotage dans le sac, et mettait un repère pour apprécier, au retour, l'avancement de l'ouvrage.
Dans les immenses prairies, il y avait cependant de bons moments de détente, et de jeux, au hasard des rencontres, avec les autres bergers et bergères. Des amitiés se nouaient et plus quelquefois...
A la ferme, la mère de famille, après s'être occupée du dernier-né, s'affairait aux tâches domestiques : vaisselle, lessive ( sur la planche à laver du bassin ), nettoyage du linge de pressage et des différents ustensiles et récipients employés pour le travail du lait, un petit coup de balai - " remâche" -dans la maison, etc...
Puis elle donnait à manger aux cochons , poules et poulets.
Quand le bétail avait passé la nuit dans l'étable, on devait en sortir le fumier.
Tous les deux ou trois jours, par mesure d'hygiène, la " pâchnée" devait être déplacée, les piquets " pachons" plantés ailleurs, et les bouses étendues.
On fertilisait ainsi les pelouses environnantes.
Pas de place dans la matinée pour l'ennui et midi s'approchait à grands pas.
Le repas constitué de pommes de terre ou de pâtes ( taillerins ou crozets faits maison ) mijotait sur le feu duquel, la fabrication des tommes terminée, on avait retiré le chaudron.
A cette heure on s'attardait davantage à table, à moins que l'homme ne soit monté de la vallée pour les fenaisons de l'alpage.
L'après midi, on pouvait souffler un peu, la femme, si elle ne s'accordait pas une petite sieste, disposait d'un peu de temps libre.
Ce moment, elle le réservait pour la couture ou le tricotage ; rarement pour boire le café ou papoter avec la voisine.
De toute façon, le troupeau reviendrait bientôt pour la traite du soir.
Vers 5 heures effectivement, le berger ramenait veaux, vaches, chèvres et moutons, repus de la bonne flore alpestre.
Aidé du chien, le troupeau était facile à garder, mais quand le ciel s'assombrissait, se chargeait d'orages et de brouillard, cela devenait beaucoup plus laborieux.
Des bêtes s'égaraient.
Il arrivait que ce soit le berger qui se perde, alors que le troupeau discipliné avait sagement regagné l'arbé.
Attaché aux pachons les tarines étaient soulagées une deuxième fois, de 5 ou 6 litres de lait chacune.
On leur donnait du sel, qu'elles léchaient d'une langue gourmande, pour assurer leur équilibre alimentaire.
Le père montait une ou deux fois par semaine avec le robuste mulet portant les  "bâtsoules" ou "benanfes" ( les 2 sacs qui pendent de chaque côté du bât ) chargées de ravitaillement.
Il passait la nuit au chalet et repartait le lendemain avec les denrées de la ferme.
Ce soir là. la famille au complet prenait un repas convivial, amélioré de pain frais et de quelques gâteries.
Dans ces lieux austères et sauvages, le bonheur gardait la saveur des choses simples et ordinaires comme celui d'être ensemble par exemple.
On parlait le patois.
Les petits, secrètement contents de la présence du père, l'écoutaient respectueusement conter les nouvelles d'en bas.
A 21 heures, la nuit tombait doucement, la femme lavait les écuelles du souper, l'homme roulait sa dernière cigarette de gros gris, en scrutant le ciel, avec de mauvais ou d'heureux présages, pour le temps du lendemain :  "dèman fard boe tin".
Ses prévisions avaient un mérite : elles étaient aussi justes que celles de nos météorologues d'aujourd'hui !
Un ultime coup d'oeil au bétail, et les parents rejoignaient les enfants déjà endormis.
Par économie de carburant d'éclairage, tous se couchaient avant la pleine obscurité.
Ainsi s'achevait une journée de travail.
Une autre reprendrait 7 heures plus tard, qu'il fasse beau ou mauvais temps, selon un rite immuable.
 

 

File0292.jpg

 

Pas de samedi, pas de dimanche libre, pas de jours fériés, ni de congés : cent jours de peine sans relâche.
La traite n'attend pas.
Les femmes descendaient exceptionnellement 1 ou 2 fois dans la vallée pour le traditionnel pèlerinage de Notre Dame de la Vie - " Noutre Dame a dou" - ou pour de sérieuses raisons ( maladie, décès d'un proche ).
Plus " utilement " il leur arrivait de venir aider l'homme pour les moissons.
Ces jours là, les enfants qui restaient à demeure les 3 mois, dès l'âge de 10 ans remplaçaient les adultes et s'acquittaient de toutes les tâches de la ferme,
Depuis le berceau, ou même à la naissance, quelques femmes accouchant en montagne, ils connaissaient l'ambiance puis rapidement en grandissant apprenaient les travaux de l'alpage.
Monsieur le curé - "Monchu l'incura" - montait dans l'été bénir les animaux.
Chaque foyer devait lui donner une motte de beurre ou une tomme. Il n'était pas rare que le prêtre repasse une deuxième fois, la même saison...
Cette saison qui s'achevait avait été longue et harassante.
On l'oubliait facilement, mais l'hiver venant, les personnes comme les bêtes, n'avaient qu'une hâte : repartir pour une prochaine estive.
Voilà relatée brièvement, la vie pastorale d'antan.
Je considère comme une chance, un privilège même, d'avoir connu des instants de cette vie rustique, ingrate et noble à la fois, à l'image de la montagne, cette montagne qui forgeait les hommes et les femmes d'en haut.
 

 

Dans mon récit, comme sur cette reproduction, tout en préservant l'essentielle authenticité des personnages et des lieux, j'ai volontairement adouci l'atmosphère de cette vie alpestre.
Il n'est pas interdit de deviner un brin de poésie dans l'existence rigoureuse de nos ancêtres.
 

 

N'est-ce pas grand-père ?
Paysan tu es né
Paysan tu es resté
Berger épris de liberté sauvage
Gardien de l'alpe et de ses pâturages.
 

 

De cette époque révolue, ne restent aujourd'hui que les chalets et les granges qui se maintiennent cahin-caha ( quelques uns ont été restaurés ) comme des gardiens oubliés, derniers témoins des activités, et traditions d'autrefois, de ce patrimoine rural auquel, sans verser dans la nostalgie, ni le passéisme, mais en ravivant de jolis souvenirs, j'ai voulu rendre hommage , pour que l'on garde en mémoire ce qu'était l'âme des montagnes."
 

 

Georges CHARLES.

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